A côté des attaques lancées par les deux camps, deux récits rapportés par différents témoins racontent (pour moi) le courage du poilu pendant la période d’affrontement sur le secteur du Ban-de-Sapt : (1) la récupération du corps du lieutenant-colonel Dayet au milieu du no-mans land de la Cote 627 après l’attaque désastreuse du 27 janvier 1915, et (2) la résistance victorieuse d’une escouade à Battant de Bourras dans la nuit du 14 au 15 mai 1915. C’est à ce second épisode, à l’approche de son 105e anniversaire, que cet article en trois épisodes est consacré.

Battant de Bourras et la ligne de front

Un peu de géographie

Battant de Bourras fait partie des 9 hameaux du Ban-de-Sapt (les autres sont La Fontenelle, Fayemont, Launois, Gemainfaing, Le Fraîteux, Laître, Les Fols, Le Rouaux …). Signalé sous différents noms tout au long de l’histoire (un dictionnaire topographique des Vosges indique le nom de Bourray en 1534, La Goute du Bouray en 1594, La Goutte de Boura 1711 puis le nom actuel au XIXe, parfois aussi appelé Le Bourras), possédant un moulin à eau alimenté par le Hure, il se trouve sur un terrain marécageux, non loin en contre-bas de la route qui mène, à travers la vallée, de St Jean d’Ormont à Launois. L’ensemble du hameau est constitué de 11 maisons. A droite, la Cote 583 au-dessus de Gemainfaing et à sa gauche, la Cote 627. Ces deux positions sont occupées par les troupes françaises depuis septembre 1914 (comme l’est aussi partiellement Battant de Bourras), toutes deux aménagées au début par le 1er bataillon du commandant Barberot.

Prise de vue de Joseph Saint-Pierre, annotée comme étant à Battant de Bourras. Que penser de la présence de civils, et de l’état de la maison, alors que le hameau est sur la ligne de front dès septembre ?

Les combats de septembre 1914

C’est pendant les combats de septembre que la ligne de front s’est constituée au milieu du Ban-de-Sapt. L’attaque française qui démarre à partir du 15 septembre et se poursuit jusqu’au 21 septembre 1914 permet au bataillon Barberot de prendre la Cote 627 le 16 septembre puis le village de Gemainfaing le 19 septembre, et au bataillon Baudrand (le 2e)  Fayemont / Battant de Bourras. Malgré les combats qui se poursuivent, la ligne de démarcation entre les deux camps est fixée.  Le hameau de Battant de Bourras que le commandant Baudrand a fait occuper le 21 septembre se retrouve à la lisière des deux secteurs.

L’occupation progressive du hameau

Positions françaises et allemandes au Ban-de-Sapt (cliquer pour agrandir)

Cohabitation franco-allemande

Dans un premier temps, jusqu’au mois de janvier 1915, Battant de Bourras reste toujours disputé entre Allemands et Français. Louis Chevrier de Corcelles indique ainsi qu’il fut repris et perdu près de 10 fois pendant cette période. Les Allemands fréquentent le hameau le jour, les Français s’y installent le soir. Parfois, les deux camps occupent le même site, voire la même maison et s’affrontent :

Une nuit de janvier, deux postes, l’un français, du 23e, l’autre allemand, occupèrent la même maison ! Nous étions retranchés au 1er où l’on accédait par une échelle et l’ennemi était tapi dans le foin de la grange. Au matin, il surprit notre relève. La baïonnette donna. Les Allemands furent flanqués à la porte et on fit deux prisonniers. La maison nous resta, mais ils s’établirent à 30 pas dans une petite ferme placée en face de notre poste actuel. Comme ces deux postes ne tenaient guère à recevoir de nocturnes visites, tous deux plaçaient une bougie derrière une de leurs fenêtres.

Le journal de marche du 133e RI indique le 15 janvier 1915 que le détachement du poste de la 5e compagnie (2e bataillon) fait prisonnier un Allemand trouvé dans la cave de l’une des maison du hameau.

Louis de Corcelles rapporte aussi l’histoire étrange d’un sergent français au milieu du hameau :

Un sergent du 133, Floquet, tête brûlée et grand casse-cou, s’en était proclamé maire, lors des combats de septembre, et à la faveur du formidable désordre qui régnait un peu partout à ce moment-là, car le B. de B. n’avait alors aucune fortification et était visité le jour par les Impériaux, la nuit par les Français (2e Bat. du 133 je crois). Chaque soir, Floquet s’y rendait, seul ou avec quelques hommes, il éprouvait un plaisir énorme à errer à travers les maisons désertes mais encore bien garnies, j’imagine qu’il dût s’y livrer à de singulières beuveries, mais cela ne dura pas.

Les Allemands le surprirent à la tombée de la nuit en plein village, il reçut une balle dans le ventre, fut ramené par ses hommes à Saint-Jean d’Ormont où il expira au bout de quelques heures. C’est à la suite de ce fait qu’on installa un poste au B. de B.

Enfin, Louis Chevrier de Corcelles raconte dans ses lettres de mai 1915 (l’ensemble de ses écrits, très riches sur les combats de ce secteur entre septembre 1914 et octobre 1915, peut être commandé ici chez Edhisto) comment il  retrouve, à l’occasion de quelque recherche d’eau de vie supposément enfouie, les corps du propriétaire de la ferme et d’un chasseur alpin tombé en septembre 1914.

Fin janvier 1915, les Français s’installent définitivement à Battant de Bourras

Le 27 janvier 1915, à l’occasion de l’attaque désastreuse des Français, un détachement de la 5e compagnie parvient à occuper définitivement le hameau, face aux avant-postes allemands équipés de mitrailleuses. Les maisons sont aménagées pour être crénelées et un boyau est creusé jusqu’au moulin de Frabois pour faciliter la relève. Les travaux se poursuivront sur plusieurs jours.

Louis de Corcelles donne sa propre version des motifs de cette installation. Elle ferait suite à l’abandon en catimini par le 23e RI de la position, que le 133e RI (la 5e compagnie du 2e bataillon) ne découvre qu’en s’y rendant pour la relève. Les Allemands auraient occupé les maisons et il faut les reconquérir l’une après l’autre. Les journaux de marche ne donnent aucun détail qui permettrait de confirmer ce récit. Il se peut que Corcelles ne colporte que l’esprit de rivalité entre les deux régiments sœurs. Il en sera de même lorsque Barberot parlera dans son courrier de la perte de la Cote 627 par le 23e RI le 22 juin 1915.

Un calme relatif

A partir de février 1915, le poste n’est pas cité dans le journal de marche du 133e RI. La guerre des mines fait rage à gauche de Fayemont jusqu’à la Cote 627. A partir du 28 avril 1915, le 1er bataillon se réinstalle dans le secteur de l’Ormont. La 1ère compagnie du lieutenant Cornet-Auquier est positionnée sur la gauche, de Gemainfaing et la Cote 583 jusqu’au poste de Battant de Bourras, limite de son secteur.

Des escouades se relèvent à intervalles réguliers. Le soldat Comte (voir sa courte biographie dans l’article consacré à son témoignage sur les combats au col des Journaux) rapporte ces premières journées dans son carnet :

29 avril

A 2h1/2, on va relever un poste avancé très dangereux. C’est à Battant de Bourras, un groupe de maisons qui se trouve entre le moulin de Frabois et Launois. La moitié des maisons est occupée par les Boches. De notre côté nous sommes maîtres de 8 maisons dont trois sont brûlées. Elles sont toutes réunies par des boyaux, les murs ont été percées au niveau des caves et c’est par ces trous que l’on entre dedans. Les portes et les fenêtres sont bouchées et barricadées, des trous sont faits dans les murs pour surveiller et tirer mais il ne faut pas montrer son nez et la nuit faire bonne garde. On y reste 24h. On apporte notre manger en venant.

30 avril

A 3h on est relevé et on retourne dans les bois au dessus du moulin de Frabois où l’on travaille à différent ouvrages de défense.

1er mai

Même travail le soir à la nuit. On met en avant des lignes pour faire des travaux et placer des fils de fer et l’on relève le poste de Battant où l’on reste toute la journée du 2 mai, où j’écris mon journal entre mes heures de faction… Le soir nous sommes relevés et nous retournons dans les bois coucher dans nos terriers, où l’on monte 1h de garde.

3 mai

Continuation des travaux

4 mai

Devant mon créneau le soleil brille avec éclat, et la chaleur qu’il répand sur la campagne contraste singulièrement avec la fraîcheur de la tranchée…

5 au 14 mai

Toujours le même travail, un jour à Battant de Bourras, un jour dans les tranchées, travaux de tranchées, fabrication de chevaux de frise, nettoyage, douches, on fait la chasse aux rats et aux poux

Dans la nuit du 14 au 15 mai 1915, les événements seront plus agités…

(prochain épisode : le combat)

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