(cet article prolonge Le col des Journaux revisité (3/3) : les témoignages)

Suite à la publication des témoignages sur les combats du col des Journaux, Eric Mansuy – que je remercie vivement – m’a indiqué quelques autres écrits, et transmis notamment un extrait du carnet du soldat Joseph-Eugène Comte, sous forme de notes manuscrites. Rappelé au sein de la 1ère compagnie du 1er bataillon du 133e régiment d’infanterie, son témoignage présente une belle main courante, vécu au niveau des yeux du soldat. J’ai donc transcrit la totalité de l’extrait pour le partager avec l’ensemble des lecteurs de ce blog.

Le parcours de Joseph Eugène Comte

Joseph Eugène Comte nait le 24 septembre 1880, à Saint-Germain de Joux, de père inconnu. Il est reconnu par Marie-Joseph Comte lors de son mariage en 1882 avec sa mère, Marie-Joséphine Perrin. Joseph-Eugène devient domestique à Genève. Du 16 septembre 1901 au 12 juin 1904, il sert au 44e régiment d’infanterie. Passé un temps caporal, il est rétrogradé (pour un motif inconnu) par le général de la brigade. Il passe au 109e régiment d’infanterie où il termine sa période militaire le 26 septembre 1904. Il habite ensuite, jusqu’à la guerre, tantôt à Lyon, tantôt dans le Bugey, tantôt à Genève. Il effectue une période de réserve en 1907 au 133e régiment d’infanterie.

Il est mobilisé en août 1914 et rejoint le 133e RI le 11 août 1914. Il est incorporé dans la 1ère compagnie du 1er bataillon, probablement en Alsace. Puis participe aux combats du col des Journaux (voir le témoignage ci-dessous). Comme l’ensemble du bataillon Barberot, il combat à La Fontenelle, à Gemainfaing, au Spitzemberg ou à l’Ormont.

Début mai, il fait partie du détachement qui résiste à un coup de main allemand au hameau de Battant-de-Bourras. Il est cité à l’ordre du régiment le 30 mai 1915 :

Dans la défense d’un petit poste avancé, assaillis par des forces dix fois supérieures, ses camarades et lui ont contribué par leur énergie, leur sang froid et leur courage à intimider l’ennemi par la résistance faite en l’obligeant à se retirer.

Il reçoit la médaille militaire.

Lors des travaux d’approche devant la cote 830, il est blessé grièvement le 7 juin 1915 (ce jour là 8 hommes sont blessés – les travaux se font de manière fort exposée face aux Allemands). Il ne participe donc pas à l’assaut de la cote 830.

Perdant l’usage d’un genou, il est démobilisé et pensionné le 10 mai 1916.

Le témoignage

Pour la transcription, j’ai ajusté quelque peu la ponctuation, quelques mots de liaison et corrigé les nombreuses fautes d’orthographe. Le texte est néanmoins respecté.

30 août

Départ à 4h. On arrive à Fraize à 11h. On est dans les Vosges. Après une pause de 30 minutes, on reçoit l’ordre de porter secours aux chasseurs alpins. Aussi après une heure de montée par un soleil de plomb et altérés d’une soif ardente, on arrive aux sommets du col de Mandray d’où nous partons au col des Journaux. Et à 1h, nous entrons dans la fournaise à travers les balles et les obus qui tombent comme la grêle. On dirait franchement que les Boches les sèment comme du blé. Heureusement pour nous que leur tir n’est pas bien réglé.

C’est un beau baptême du feu et ça a duré jusqu’à la nuit. De ma section, il ne reste que le capitaine Fillon, le lieutenant Follereau, le sergent Reydelet et une douzaine d’hommes. Nous restons entre trois chemins où nous avons fait bonne garde toute la nuit. J’ai tiré deux vaches dans une ferme abandonnée et nous avons bu le lait en mangeant du pain. Avant le jour, nous avons fait de même.

31 août

Au petit jour, rassemblement de ce qui reste de la compagnie. Continuation de la bataille. C’est terrible, beaucoup de mes camarades manquent.

1er septembre

A la pointe du jour, on recommence. Ma compagnie est de réserve et ce n’est qu’à 4h de l’après-midi qu’on entre en action. Mais les Boches ayant reçue de grands renforts, on a été obligé de se replier. Le capitaine est excité et sans crainte. Il est content de nous et nous félicite. Mais après un moment de répit, et l’ennemi étant à proximité, c’est par une charge vigoureuse que l’on prend la crête 637 ou crête de Béhouille. Les morts et les blessés Boches étaient très nombreux. Je n’ai pas pu enfoncer ma baïonnette dans la poitrine d’un Allemand qui, malgré que couché, voulait encore me tuer. Je l’ai envoyé dans l’autre monde d’un coup de fusil. De notre côté, nous avons aussi de nombreux hommes tués et blessés.

2 septembre

Aujourd’hui, on a reçu une décharge de mitraille qui compte. Nous avons encore eu des pertes. Moi j’ai juste une égratignure au menton, faite par un petit éclat. Malgré leur nombre, les Boches n’ont pu nous faire reculer. Nous avons fait une tranchée pour nous protéger de l’artillerie. On commence à être méconnaissable tellement on a maigri. Nous n’avons guère mangé depuis le 30 août.

3 septembre

Bataille de nouveau, et mon bataillon a reçu l’ordre de rester sur la crète jusqu’à la dernière extrémité. A un moment donné, étant cerné, on s’est dégagé par une vigoureuse attaque. Mais hélas, notre brave capitaine est frappé en pleine poitrine au commencement de la charge. Les obus éclataient de tous côtés, nous restons toutefois maître de la position. Et à la nuit, on couche à côté des morts, et je peux assurer que ce n’était pas gai, et ne sentait pas bon. Mais on se fait à tout.

4 septembre

Reprise de la bataille. Mitraille de plus belle. C’est le lieutenant Follereau qui commande la compagnie. A 9h, plus moyen de tenir. On est arrosé en avant et à droite par les obus, et sur notre gauche par les mitrailleuses.

Nos deux mitrailleuses sont anéanties par les obus Boches. Les mitrailleuses tuées, l’officier blessé, aussi il a fallu déguerpir au plus vite par le seul trou qui nous restait et qui était celui du recul. On s’est replié sur le col des Journaux, où l’on reforme les compagnies. Il nous manque déjà deux cents homes environ par compagnie et nous nous formons en trois sections. Au moment du recul, une corvée qui était partie la veille pour nous chercher à manger arrivait avec du pain et des conserves et des munitions. Il a fallu tout abandonner. Les Boches mangent et nous nous serrons la ceinture. Nous n’avons plus rien dans nos sacs.

Dans la nuit, on reçoit du pain et on a pu faire un peu de café.

5 septembre

Continuation de la bataille toute la journée. On a touché du pain et des conserves et du tabac. Nous maintenons nos positions mais les Boches nous serrent de près. A la nuit, ils poussent une violente charge mais ne parviennent pas à nous enfoncer. Nous les fusillons à bout portant.

6 septembre

A 2h du matin, on reçoit l’ordre de se replier car on était cerné. Et par la faute de la liaison, ma compagnie qui n’était pas prévenue de la retraite du bataillon, a passé la nuit sur le col et c’est par un effet du hasard que les Boches ne nous ont pas fait prisonniers. On est descendu à Fraize et de là à Plainfaing. On est allé s’installer sur un coteau, où l’on a fait des tranchées d’un mètre cinquante de profondeur pour nous garantir des obus. A 3h et ½ de l’après-midi, ordre est donnée de reprendre le col coûte que coûte. Aussi, c’est sans enthousiasme que l’on monte à l’assaut, car personne n’a espoir de pouvoir arriver au sommet. Car le parcours est loin de Fraize au col. Mais grâce à une batterie de 75 qui a tiré 1 460 obus, et une batterie de 65 de montagne, qui ont collé les Boches contre les sapins, nous sommes montés sans perte. Et c’est en chantant la Marseillaise que notre brave colonel Dayet nous a conduit à l’assaut et le col est repris à la baïonnette. C’était horrible à voir comme notre artillerie avait arrangé les Boches. Il y avait des monceaux de cadavres, des débris de toutes sortes, bicyclettes, tambours, instruments de musique, notre voiture de munitions que nous avions dû abandonner, les chevaux ayant été tués et un brancard cassé se trouvait à la même place. Ils avaient changé le brancard, fait les réparations mais n’ont pas eu le temps de l’emmener. A la nuit, on s’est couché sur le champ de bataille.

7 septembre

A la pointe du jour, les Allemands ont essayé de nous reprendre le col. Ils ont été repoussés. Beaucoup des pertes, et nous restons maîtres du terrain.

8 septembre

Reprise du combat. On est fatigué car voilà 10 jours qu’on couche sur la terre, et les nuits sont fraiches, et plusieurs jours sans manger. L’eau nous manque beaucoup et mon ami Pellison se dévoue toutes les nuits pour aller chercher de l’eau. C’est tout ce qu’on a. Il a même failli être pris par les Boches qui allaient à l’eau aussi. Dans la nuit, j’avais froid. J’ai enlevé le manteau qu’un Boche tué avait sur son sac pour me couvrir avec Pellion, même qu’il y avait du sang après mais ça ne fait rien.

9 septembre

Au matin, on reçoit du renfort et on nous fait descendre à Fraize pour nous reposer. Mais à peine arrivés au pays, il y a des hommes de la brigade qui se sont conduits en bandits.

10 septembre

Repos, nettoyage, lorsqu’à 10h du soir, il faut mettre sac au dos. On est allé finir la nuit à la lisière d’un bois de sapins. J’ai pris la garde toujours avec l’ami Pellison et à 1h du matin, on a été relevé, et on s’est couché.

11 septembre

A 5h, on est allé, six hommes et un sergent, former un petit poste. On ne voit pas d’Allemands pendant toute la liaison qu’on a eu avec les chasseurs. Le soir, on rejoint la compagnie pour coucher dans les tranchées. Il pleut, mais un moment plus tard, il faut partir pour le col des Journaux. Il fait nuit noire. On tombe dans des trous, il y a des fils de fer. On se perd. Tout le monde est énervé. Il ne faut pas parler, pas faire de bruit. Il pleut toujours. C’est avec beaucoup de peine que l’on trouve son chemin à travers ces bois pour aller coucher sous les sapins, tout mouillé. Et par bonheur encore, j’ai toujours le manteau couvert de sang boche qui préserve avec mon ami de la pluie et du froid. Mais quoi que cela, la nuit nous a paru longue.

12 septembre

Au matin, nous sommes partis pour Croix-aux-Mines. Nous sommes passés par Le Chipal où les Allemands ont mis le feu dans tous les coins du village. Il ne reste que l’église et le cimetière qui ont même beaucoup souffert. Ils se sont retirés ensuite à Croix-aux-Mines. Nous sommes cantonnés dans une grande usine de Schappe. On peut dire que les Boches sont de vrais cochons, car c’est sale partout des ordures dans toutes les maisons, et la première chose que l’on fait est de nettoyer. Il pleut beaucoup. Les Allemands ont complètement évacué le pays et on a pu coucher sur de la paille. Nous l’avons trouvé bien bonne. On en a grand besoin pour se reposer. Les ennemis ont fait beaucoup de dégâts au pays. Ils prenaient les bêtes et les payaient avec des bons écrits en allemand et n’étaient que des grossièretés et des insultes.

13 septembre

On est parti de Croix-aux-Mines à midi. Il pleut toujours pour aller dans la direction de St Dié. Nous avons été félicités par le commandant Barberot qui nous a dit que nous avions fait mieux que notre devoir. Car nous avons à trois brigades, et malgré nos pertes, tenu tête à 7 brigades allemandes. Nous avions pour mission de tenir jusqu’au 15 septembre et nous avons complètement chassé les Boches le 12. En passant au village de Mandray, nous avons pu voir les ravages de nos 65 sur un convoi divisionnaire Boche. Toutes les voitures sont brisées, renversées, les chevaux éventrés. Ça sent mauvais. Des paysans sont après aller enterrer tous ces cadavres.

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