Alors que nous nous vivons une expérience inédite de confinement et d’attente, c’est l’occasion idéale – après l’article consacré à lutte contre la typhoïde – d’évoquer la guerre des mines que se livrèrent Allemands et Français durant l’année 1915 sur la cote 627. Du 6 avril au 22 juin 1915, ce sont près de 29 explosions qui ont lieu (12 françaises, 17 allemandes). Une guerre dont les protagonistes sont les mineurs des deux camps, enfermés dans d’étroites galeries que chacun creuse, soumis aux aléas des effondrements et des asphyxies, avec l’espoir d’être le premier à faire exploser sa charge. Mais aussi les soldats des premiers lignes soumis au bruit des coups de pioches de l’adversaire, annonces angoissantes d’une explosion future qui pourrait les anéantir malgré eux. 

La mine ou le retour de la guerre de siège

Après la stabilisation du front au mois de septembre 1914, le champ de bataille se couvre de tranchées, indication certaine que la guerre de mouvement laisse place à une guerre de siège. Celle-ci a toujours existé au cours de l’histoire, surtout pour prendre les fortifications de l’adversaire. Elle a ses propres techniques, comme la sape et la mine. La sape consiste à creuser une tranchée pour s’approcher de la position ennemie sans être exposé. La mine quant à elle cherche à creuser une galerie en vue d’y placer de l’explosif puis de créer avec l’explosion une brèche dans la muraille adverse. Dans tous les cas, l’objectif est de pénétrer dans l’ouvrage adverse et le conquérir. 

Dans le contexte de la Grande Guerre, la mine poursuit néanmoins un objectif différent. Il ne s’agit pas de faire tomber un ouvrage mais de créer une brèche dans la ligne adverse (en détruisant éventuellement une point fortifié ennemi) pour permettre la destruction de la ligne de défense et la rupture du front.  Un objectif qu’on assigne aussi à l’artillerie. Mais la mine offre par rapport au bombardement d’artillerie une plus grande précision (elle est souvent pratiquée à forte proximité des lignes ennemies, là où des tirs d’artillerie pourraient toucher les lignes amies) et surtout un effet de surprise. 

Difficultés de la mine

Dans les faits, la mine n’atteint pas son objectif. Les explosions sont plus souvent des coups ponctuels portés à l’adversaire accompagnés de la création d’entonnoirs qu’il faut occuper par de l’infanterie afin de conserver les quelques mètres conquis. Cette situation est bien décrit par le général allemand Magnus von Eberhard :

Qui aurait pensé que la guerre des mines pouvait encore prendre un autre sens que celui de conquérir une place forte ? Dans la guerre de siège, la mine servait à détruire un ouvrage conquis ou à provoquer une brèche pour investir une place. Maintenant, il ne s’agissait plus, après de longues semaines de travail mettant en jeu de nombreux moyens matériels, que d’entrer en possession de quelques entonnoirs, dont la conquête ou la perte était indifférente à l’un ou l’autre parti.

L’utilisation des mines s’accompagne aussi de problèmes à résoudre :

  • L’alimentation en air frais, qu’on obtient par l’utilisation de ventilateurs. Les asphyxies souvent mortelles sont pourtant nombreuses parmi les hommes et il faut prévoir des appareils de sauvetage. 
  • L’évacuation des déblais, effectués par des sacs ou des chariots. Il faut aussi les camoufler à la sortie pour conserver le secret des travaux. 
  • La contre-mine et les actions menées par l’adversaire pour détruire l’ouvrage. Celui- ci dispose de sapeurs formés à l’écoute, utilisant parfois des appareils. 

Pourtant, malgré ces résultats finalement très limités, la guerre des mines restera largement pratiquée tout au long de la Grande Guerre, sur de nombreux secteurs du front de l’Ouest (mais pas seulement). On pourra citer notamment sur le front français, outre les Vosges, les secteurs suivant : les Flandres, Chemin des Dames, la Champagne, l’Argonne, la Picardie (Oise et Somme) …

Lexique de la guerre des mines

La guerre des mines fait appel à un ensemble de termes techniques, dont voici les principaux :

Camouflet : fourneau destiné seulement à détruire une galerie souterraine adverse et ne produisant pas d’entonnoir.

Chambre de mine : espace aménagé en tête d’un rameau, destiné à recevoir la charge d’explosifs, constituant le fourneau, en prévision d’une explosion future.

Contre-mine :  Galerie creusée pour contrer une mine adverse. La contre-mine vise soit à faire s’effondrer la galerie visée, soit à rendre instable cette partie du sous-sol, interdisant de continuer à creuser.

Descendrie : galerie de mine en descente, plus ou moins raide, munie soit de marches d’escalier, soit de rails pour wagonnets halés par un treuil.

Entonnoir : excavation sur bords évasés faite dans le sol, notamment par l’éclatement d’un obus, d’une bombe, d’un fourneau de mine, par l’effondrement du sous-sol.

Explosif : après la poudre noire utilisée au début du conflit, on passe à des explosifs produits par l’industrie chimique. C’est ainsi que les Anglais utiliseront de préférence l’ammonal, les Français, la cheddite ou la mélinite et les Allemands, la westfalite

Fourneau de mine : charge, quantité d’explosif, disposée dans la chambre de mine qui, en explosant, occasionne un entonnoir ou camouflet.

Galerie : couloir souterrain ordinairement coffré servant de communication vers les abris ou vers la chambre de mine

Mine : méthode de siège, également appelée sape, qui consiste à creuser une galerie jusqu’aux fortifications ennemies pour les détruire, sous leur propre poids ou au moyen d’une charge explosive appelée camouflet. 

Rameau : galerie de faible longueur et très étroite qui conduit à l’endroit où l’on réalise le fourneau de mine.

Sapeur : il s’agit d’un soldat de l’arme du génie chargé de l’exécution des sapes, c’est-à-dire des ouvrages souterrains permettant de renverser un édifice ou bien encore des tranchées.

La guerre des mines sur la Cote 627

Les débuts – septembre 1914 / janvier 1915

La crainte des mines est prise au sérieux dès les premières semaines de la guerre des tranchées. Dès le 24 septembre , le poste d’écoute de la Fontenelle croit percevoir des bruits souterrains. Il en est de même le 8 décembre. Le sergent (bientôt sous-lieutenant) Charles Vuillermet, du 2e bataillon du 133e RI, décrit dans ses carnets (publiés dans l’ouvrage de Michel Perrier toujours disponible chez Edhisto,  Charles Vuillermet (1890 – 1918) : Carnets et dessins d’un officier savoyard dans la Grande Guerre) :

Commencement décembre 1914

Certains bruits particuliers entendus par les guetteurs laissent supposer que l’ennemi travaille au minage de la position 627 (Fontenelle). On creuse en crête de la position un puits d’écoute vertical, en même temps que l’on pousse en avant de la ligne de tranchées des rameaux de surveillance plongeants. 

Après quelques temps, on acquiert l’assurance que le Boche n’exécute aucun travail de mine, et des expériences de sonorité démontrent que les bruits suspects perçus par les guetteurs provenaient de la surface et non du sous-sol.

Les équipes du génie – une section sous le commandement du sous-lieutenant Delamotte est mise à la disposition de la 82e brigade depuis le 5 novembre 1914 – ne détectent rien. Mais comme le terrain est jugé favorable au creusement de mines et que cette menace existe donc, il est décidé d’aménager 3 rameaux d’écoute.

Première explosion de mine ? – février / mars 1915

Après l’échec désastreux de l’attaque du 27 janvier 1915, les Allemands organisent une contre-attaque le 9 février qui leur permet de prendre pied dans les défenses françaises. L’attaque débute par une explosion dont il n’est pas certain qu’il s’agisse de la première mine souterraine du secteur. Le journal de marche du 133e RI évoque la possibilité de l’explosion par ce moyen sans la confirmer. Les archives allemandes (Gefechtsbericht » de la 30e Division de Réserve) indiquent bien l’utilisation d’une explosion de mine pour percer la ligne française. Le journal de marche de la compagnie 7/2 du génie n’indique qu’un bombardement. 

Le commandant Barberot et son bataillon glissent du secteur de l’Ormont vers la Cote 627. Barberot reçoit le commandement sur sur toutes les unités qui s’y trouvent, notamment la compagnie 7/2 du génie de Besançon, sous le commandement du capitaine Cassoly. Son premier rôle est de sécuriser les positions, objectif auquel il parvient en deux semaines. En réponse au renforcement des positions françaises, les Allemands entament une guerre des mines. Le lieutenant Vuillermet écrit ainsi dans son carnet :

En février 1915 :

L’ennemi, après avoir réinstallé plusieurs postes avancés, les réunit par une organisation de tranchées et s’établit ainsi à une distance variant de 20 à 50 mètres de notre ligne. La guerre de mines date de cette époque. Nos rameaux d’écoute sont multipliés et poussés activement par le génie. L’avance réalisée permet de parer à toutes les entreprises allemandes, leurs travaux sont éventés dès qu’ils atteignent la hauteur de nos têtes de sapes et sont aussitôt camouflés

Sapeur-mineur français, mars 1915 (photo tiré de l’illustration)

Le 1er mars, le commandant est mis en alerte sur des bruits suspects. Plusieurs autres indices chez l’ennemi, comme l’évacuation de terre, font craindre une attaque souterraine. Sous la recommandation du capitaine Cassoly, Barberot décide aussitôt la construction d’une série de rameaux d’écoute successifs, d’une vingtaine de mètres chacun et espacés de 30 à 40 mètres pour empêcher l’ennemi de passer dans l’intervalle . Le 3 mars, un nouvel abri d’artillerie à la demi-lune Dumont est achevé. Les travaux de contre-mine s’intensifient lorsque le capitaine Cassoly identifie que les Allemands se rapprochent de la demi-lune Delamotte le 7 mars. Le 9 mars, une perforatrice électrique est acheminée par les français, alimentée par un groupe électrogène installé dans la grange du poste de commandement de la Fontenelle. Le 10 mars, un nouveau puits est démarré. La lutte souterraine va se poursuivre après la relève du bataillon Barberot le 25 mars. 

Barberot écrit dans un courrier à ses parents le 31 mars 1915 :

Heureusement l’ennemi rendu inquiet par les énormes travaux que nous fîmes initialement ralentit son attaque ; il n’osa plus un coup de main mais se décida pour la méthode de la mine, à laquelle je répondis par de la contre-mine.

Pourtant, une (nouvelle) explosion va se produire quelques jours plus tard… 

Prochain article : l’affrontement

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