Il existe plusieurs témoignages sur l’épisode du combat victorieux de Battant-de-Bourras. Le premier témoignage est celui de Joseph-Eugène Comte, de loin le plus détaillé et intense puisque Comte fait parti du petit groupe de soldats qui résiste à l’intérieur du poste pendant l’attaque. Le second est celui de Louis de Corcelles. Il raconte ce combat dans une lettre à sa mère, lui qui – à son grand regret – est relevé trois heures avant le coup de main allemand. Enfin, il y a le  courrier de leur lieutenant (bientôt capitaine) André Cornet-Auquier, commandant de la 1ère compagnie à laquelle Corcelles et Comte appartiennent tous deux.

Quant au commandant Barberot qui félicitera les soldats, il n’en parle pas dans ses courriers (en tout cas, ceux disponibles …). Probablement parce qu’il n’a pas le temps d’écrire et que l’affaire de Metzeral, qui va débuter quelques semaines plus tard occupera tous ses esprits.

(Cet article fait suite à l’épisode 2 : le combat)

Le récit du soldat Comte

Le témoignage du soldat Joseph-Eugène Comte (voir celui qu’il a laissé sur les combats du col des Journaux ici) est le plus complet et pour cause. Il fait partie des soldats pris à partie à Battant-de-Bourras par les Allemands ! C’est lui qui montera sur le toit pour utiliser le cor afin d’appeler les secours. Ce récit comporte de nombreux détails dont certains contredisent le Journal de Marche. Par exemple, c’est Comte qui monte sur le toit pour souffler dans la corne et lancer l’alerte, et non le sergent ; et les soldats indiqués comme présents ne se retrouvent pas dans la liste de de ceux mentionnés dans la citation du 30 mai 1915. Autre précisions intéressante, l’absence de secours. Ni le poste situé à 200 mètres, ni le peloton de réserve ne viennent à leur secours. Les hommes de la 1ère compagnie pensent que l’escouade a été capturé et le poste tombé. Les secours viennent prudemment le matin. Dans tous les cas, cet écrit reste un témoignage intense :

Le soir à 9h, on relève à Battant-de-Bourras. La nuit est très noire, le vent souffle, les Boches tirent continuellement et font beaucoup de bruit.

Le poste se compose du sergent Dumas et de 8 hommes, Tissot, Géranton, Berard, Feldbinger, Mathieu, Magin, Dumoulin et moi. Ce minuit, je suis relevé. Dix minutes après, une sentinelle vient nous dire qu’elle entend du bruit, nous allons écouter. La sentinelle fait une sommation Halte-là ! pas de réponse, on écoute un moment et comme on n’entend rien on retourne s’étendre sur la paille, dix minutes se sont à peine écoulées que la sentinelle revient qu’il y a du bruit pas ordinaire, qu’il faut revenir, nous retournons voir, ils nous semble entendre marcher légèrement. Le sergent commande le feu mais à peine a-t-on tiré qu’une violente fusillade nous répond accompagnée de bombes. Nous rentrons par le trou de la cour, les Allemands poussent des hurlements de bête féroce et leurs chefs des coups de sifflet probablement dans l’intention de nous faire peur. Une bombe tombe à l’entrée de la cave assourdissant Tissot et la fumée le suffoque. Feldinger a une cuisse traversée par une balle, tombe et se traîne à l’abri avec beaucoup de peine.

Le sergent monte au 1er étage et par la fenêtre lance des bombes sur les assaillants, avec l’aide de Geranton qui ne tarde pas à être blessé à la main droite et à la jambe gauche. Nous restons donc 7. Tissot défend l’entrée de la cave, Mathieu la cuisine, Magnin la chambre dite du poste, Dumoulin les escaliers, Berard remplace Geranton auprès du sous-of, moi je défends la grange, l’écurie et la remise. Les blessés réclament des soins mais ce n’est pas le moment d’y penser, aussi bien pour le sergent qui a une légère blessure à la tête. Nous nous défendons de notre mieux. Nous étions attaqués sur trois côtés par des forces nombreuses et bien outillées, lorsque j’ai vu que nous ne pouvions pas soutenir la lutte, j’empoigne le cor d’alarme, je monte sur le toit et je sonne de toutes mes forces, je redescend pour tirer quelques cartouches, puis je vais me rendre compte si Tissot tenait toujours à l’entrée de la cave. Il était toujours en vie, il avait barricadé l’entrée avec une cage à lapins et était couché derrière mais était aussi sourd qu’un pot.

Quelques minutes plus tard, deux de nos projecteurs éclairent le champ de bataille. Est-ce le cor ou les projecteurs mais les hurlements redoublent. Vorwaertz, Hourrah, pendant quelques minutes encore puis des coups de sifflet et des commandements en Français. Cessez le feu …

Cette lumière intense de signaux d’alarme, les bombes et la fusillade découragent heureusement l’ennemi qui nous croyait plus nombreux, ils se retirent probablement en désordre, sur un nouveau coup de sifflet.

Nous avions soutenu la lutte pendant 1h15 minutes, nous restons à nos postes et à l’aube on vit que les chevaux de frise contournant le poste avaient été complètement dérangés et les réseaux de fil de fer coupés par les assaillants.

L’ennemi dans sa retraite a abandonné 2 haches de bûcheron, une pioche, une paire de cisailles à couper le fil de fer, des cartouches, des chargeurs, des bombes, un revolver Browning, un calot du 5e régiment d’infanterie bavarois, plusieurs rouleaux de ficelle probablement destinés à nous ficeler, mais vu leur grand nombre, ils ont pu enlever leurs blessés et leurs morts.

Il faut regretter nos deux blessés dont un grièvement, mais vraiment nous ne pensions pas revoir le jour.

Un petit poste de 4 hommes et d’un caporal placés à 200 mètres de nous n’ont pu nous porter secours de même que la section de réserve.

Au petit jour, une patrouille est venue avec beaucoup de précaution pour voir si le poste était occupé par les Allemands ou si nous étions morts ou prisonniers. Vous dire que nous avons été félicités pour notre sang-froid et notre courage est inutile.

Nous souffrions beaucoup de la soif car la poudre, la fumée des bombes, le combat terrible que nous avions soutenu, nous avait donné la fièvre et nous n’avions pas une goutte d’eau. Il restait à peu près un quart de bière que les blessés ont bu, lorsque nous avons été tous réunis au jour, nous n’avons pu nous empêcher de rire en nous serrant les mains.

Le Commandant a immédiatement envoyé une note disant qu’il était fier d’avoir dans son bataillon des poilus qui tenaient tête à 10 boches [Comte veut probablement dire 100].

Nous avons été félicités par le colonel Baudrand et le général de Maud’huy, ce dernier nous a donné cinq francs et proposé pour une citation.

Le récit de Louis Chevrier de Corcelles

Dans un courrier adressé à sa mère le 15 mai 1915, Louis de Corcelles raconte aussi cet événement. Homme de tous les coups de main, comme le rappelle dans un courrier un de ses camarades à ses parents après sa mort, il enrage d’avoir raté de quelques heures cette poussée d’adrénaline. On note toujours les différences avec d’autres sources, comme par exemple le nombre de maisons du hameau, mais le récit complète bien celui de Comte :

Hier, pendant la nuit, grand événement : les Allemands ont tenté un coup de main sur nos avant-postes du B. de B.

Naturellement, par un malencontreux hasard, je venais de quitter ces maisons crénelées où j’étais avec mon escouade depuis 2 jours. Une autre escouade m’avait relevé ; trois heures après la relève, elle était assaillie par un gros parti ennemi. Mais je vais vous raconter en détail cette action, toute à la gloire de notre compagnie.

Lesdits avant-postes se composent, comme je vous l’ai déjà dit, de cinq maisons. Deux sont occupées et crénelées et fort éloignées l’une de l’autre (environ deux cents mètres). Dans la plus importante s’établissent, la nuit, huit hommes et un sergent. Dans la plus petite, quatre hommes et un caporal. C’est parfaitement insuffisant pour un tel hameau, en dépit de plusieurs chaînes de chevaux de frise.

À 9 heures ½ donc, je suis relevé et nous descendons tranquillement à l’arrière dans un abri où nous nous endormons comme d’habitude. A 1 heure du matin plusieurs coups de fusil précipités, de lourdes détonations, et les rayons de nos projecteurs – quelques salves et tout rentre dans le calme – nous n’avons pas eu à donner. Je frémissais de rage. Voici ce qui s’était passé là-haut. Vers 1 heure, la sentinelle du grand poste entendit du bruit, elle cria : Halte-là ! Encore du bruit, second : halte-là ! puis l’homme voit tout d’un coup des formes se déployer en tirailleurs en demi-cercle et marcher sur la maison. Il tire aussitôt, à deux mètres seulement, et rentre en vitesse. En dedans, on crie « aux armes » et tout le monde court à son poste. On débouche les créneaux et deux feux de salves éclatent. Alors, les Allemands (ils étaient paraît-il plus de cinquante) s’avancent vers le trou d’entrée en criant « Hourrah! hourrah! Vorwaertz ! Cessez le feu! (en français). »

Une bonne fusillade et quelques grenades les effrayent sans doute, ainsi que nos projecteurs et nos appels de troupe, car, sur un coup de sifflet, ils détalent et disparaissent. Quelques-uns d’entre eux ont dû être touchés, car le sol autour de la maison était jonché d’objets, cisailles, revolvers, haches, pioches, etc. Le poste a eu trois blessés, dont deux grièvement.

Les Allemands, suivant leur habitude, n’ont laissé sur le terrain ni morts ni blessés. On évalue leurs hommes atteints à 4 ou 5 environ.Rien n’était plus beau, que cette fusillade saccadée, ces coups de bombes et de grenades, très espacés, ces longues flammes de projecteurs sautant de crête en crête et surtout, au milieu du vacarme, ces trois appels de cor.

Résultat : les avant-postes sont doublés.

Le récit du lieutenant André Cornet-Auquier

Le lieutenant Cornet-Auquier commande la 1ère compagnie qui occupe le secteur dont fait partie Battant de Bourras. C’est lui qui a équipé l’escouade d’un cor, à utiliser en cas d’attaque. De cette victoire, il écrit le 15 mai à ses parents et témoigne de la fierté que les hommes de cet exploit inspirent pour sa compagnie et tout le régiment :

15 mai. — Huit poilus de ma compagnie ont tenu en échec, cette nuit, de 80 à 100 Boches qui, armés de bombes, grenades, fusils, revolvers, haches, venaient tenter un coup de main contre un de nos postes avancés. Après une demi-heure de combat, l’ennemi ahuri par le bruit fait par nous, aveuglé par mon projecteur, a battu en retraite. Un de mes hommes, blessé à la main et à la cuisse, a continué à lancer des grenades jusqu’à ce qu’il perde connaissance. Le chef de poste, un sergent, a été épatant de sang-froid, lançant lui aussi ses grenades sous une pluie de balles ! Le commandant Barberot a adressé aux compagnies de son bataillon cet ordre du jour : « Vive la 1re compagnie ! »

Article bonus à venir : le parcours des héros.

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