Parapet d’une tranchée détruite par l’explosion d’une mine (photo publiée dans Destins Brisés de Rémi Riche, iconographie Olivier Marquot)

(Cet article fait suite au deuxième épisode : l’affrontement)

Début juin, la guerre des mines se poursuit, avec une nouvelle explosion allemande le 3 juin. Les Français ont néanmoins obtenu des résultats sérieux dans cette guerre et vont poursuivre leur efforts ; ils disposent d’une perforatrice à air comprimé mise au point par le lieutenant Roy ; le génie a éventé presque tous les rameaux ennemis, au nombre d’une vingtaine et creusés à une profondeur de 16 à 20 mètres; plusieurs ont été détruits dont un, en particulier, le sera à la suite d’un coup de main exécuté dans la nuit du 17 au 18 juin. Un détachement du 23e RI parvient à s’emparer de l’orifice de la mine adverse, la bourre d’explosifs sous les balles ennemis et la fait sauter. Les Allemands ripostent le 18 juin par deux explosions qui tuent deux soldats, puis deux autres explosions les 19 et 20 juin qui ne font pas de morts. Le 22 juin aura lieu l’explosion finale sur la Cote 627.

Le témoignage de Frantz Adam

Illustration du texte de Frantz AdamLe 23e RI a relevé le 133e RI sur le secteur de la Cote 627 début juin. Le docteur Frantz Adam raconte dans son livre de 1931 Sentinelles… prenez garde à vous, la poursuite de cette lutte et le travail exténuant et angoissant des sapeurs. Et surtout, la relation qui s’établit entre les mineurs des deux camps, un vaste travail de poker menteur afin de brouiller l’adversaire sur ses intentions  :

Entre temps la guerre des mines battait son plein ; on entendait l’ennemi creuser ses galeries et il nous entendait creuser les nôtres. J’allai un jour rendre visite à un sapeur au fond de son trou ; le brave garçon, qu’une explosion pouvait d’un instant à l’autre envoyer dans les airs, me dit : « vous allez voir, Msieu le Major, je vais m’arrêter de travailler une moment et le Boche alors s’arrêtera aussi, puis je taperai trois coups et il me répondra de la même façon « … ; tout se passa comme il l’avait annoncé, puis chacun se remit à l’ouvrage.

C’était à qui, induisant l’autre en erreur par différents artifices, chargerait le premier ses fourneaux et ferait sauter l’adversaire. Nous attendions un jour l’explosion d’une de nos mines quand le sergent chargé de mettre le feu au cordon revint à nous tout ému ; « le pauvre diable d’en face n’a pas de chance, dit-il, depuis une heure il était absent mais depuis cinq minutes il travaille de nouveau ; enfin … il ne souffrira pas longtemps … encore quinze secondes … encore dix … encore cinq … ça y est « . Une secousse sourde a ébranlé l’abri où nous attendons. Nous laissons aux matériaux projetés en l’air le temps de retomber, (et cela dure plus longtemps qu’on en croirait), puis nous allons constater l’effet produit; nous nous trouvons en face d’une vaste entonnoir dans lequel nos poilus ont déjà découvert, respirant encore faiblement, le Boche …, pardon, le soldat allemand en question ; vêtu d’un simple pantalon, c’est d’après sa plaque d’identité, le « 73.812 AR. . Düsseld « . Nous sommes le 16 juin ; dans deux ou trois jours des femmes pleureront à Düsseldorf. Dieu que tes hommes …

Le major continue son récit sur une autre explosion qui a lieu quelques jours après, et la mort cruelle qui attend les acteurs de cette guerre souterraine. Il s’agit de l’explosion allemande du 18 juin :

L’ennemi faisait lui aussi sauter des mines. Ce me fut l’occasion de constater un beau trait de dévouement … mais malheureusement aussi l’inutilité de nos efforts contre l’asphyxie provoquée par les gaz que dégagent les explosifs. Un soir, comme nous soupions tranquillement dans le village, une secousse sourde, profonde, ébranla la maison ; je savais à quoi m’en tenir. Un temps de galop et j’arrive à la crête pour voir retirer d’une de nos galeries de sape le soldat Vallet Camille, du recrutement de Belley, inanimé et excessivement cyanosé ; puis un second homme, dans le même état, le sapeur Menigoz de la région de Vesoul. Quelques instants après l’explosion Vallet, ne voyant point son camarade du génie revenir de la sape où il travaillait, s’en était allé voir s’il ne lui était point arrivé malheur ; il l’avait trouvé asphyxiant et s’efforçait de le ramener à l’air libre quand il était tombé, lui même, atteint par les gaz délétères, filtrant facilement à travers la terre à la suite de pareilles déflagrations. Respiration artificielle, tractions de la langue … nos efforts furent vains ; du moins eûmes-nous conscience, mes infirmiers et moi, que ces deux braves n’avaient pas succombé faute de soins immédiats.

L’explosion finale du 22 juin

La fin du mois de juin est une rupture dans les combats de la cote 627. Les Allemands, apprenant le départ d’une partie du 133e RI pour l’Alsace, préparent une offensive pour conquérir définitivement les positions françaises et se rendre maître du secteur. Cet assaut a lieu le 22 juin et prendra par surprise le 23e RI. Il débute par une double (ou triple en fonction des sources) explosion de mine. Le capitaine Dupuy raconte :

De formidables explosions ébranlent l’air. Les allemands ont fait sauter 3 mines ; la tranchée couverte est détruite sur une cinquantaine de mètres. Aussitôt après, un bombardement intense commence : une trentaine de batteries de gros calibre crachent leurs projectiles sur les positions de la côte 627 et le village de la Fontenelle. Les résultats de ces tirs, des plus précis, sont terribles. Les boyaux sont entièrement comblés, les tranchées écrasées et les abris pulvérisés. Les communications n’existent plus et on ne saura désormais ce qui s’est passé que par les survivants.

Le chef d’escadron Janet écrit en 1923 le début de l’attaque allemande et notamment comment deux explosions de mines ouvrent l’assaut :

A 13 h. 55, l’ennemi, utilisant les galeries que nos camouflets n’avaient pu encore détruire, fait exploser deux mines, l’une vers le saillant nord-est du bois – Martignon, l’autre au saillant nord-est de nos positions sur la hauteur 627 (demi-lune Delamotte). La seconde de ces mines, très puissante, démolit notre première ligne sur une longueur de plus de 50 mètres et endommage même les organisations allemandes. Aussitôt après, nos adversaires commencent un tir d’artillerie de la plus grande violence; une grêle de projectiles de gros calibre (130, 150, 210) s’abat sur nos ouvrages et les bouleverse (3). De nombreux hommes sont ensevelis à leur poste de combat.

S’ensuit la conquête partielle des positions françaises qu’un effort ultime parvient à arrêter. Puis les contre-offensives françaises victorieuse du 8 juillet et du 24 juillet, qui repousseront définitivement les Allemands de la cote 627. C’est la fin de la guerre des mines dans le secteur. 

Dernières traces de la guerre des mines

Il reste aujourd’hui peu de traces des combats souterrains sur le site de la Cote 627. Un panneau du circuit organisé sur place depuis 2015 indique un seul entonnoir encore visible, que j’essaie de photographier en 2016. Il s’agit de l’explosion provoquée par une contre-mine française le 17 juin 1915 près de Fayemont, quelques jours avant l’attaque du 22 juin. On peut néanmoins supposer que le sous-sol de la Fontenelle contient encore de nombreuses traces de cette guerre invisible, que ce soit des traces de galeries ou les corps de malheureux ensevelis par les explosions. 

Traces de l’entonnoir creusé près de Fayemont après l’explosion du 17 juin 1915 (photo prise en 2016, Ph. van Mastrigt)

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2 commentaires

  1. Avatar

    Merci pour ce récit qui nous apprend énormément sur l’histoire de notre région. Nous savions que les tirs de mine furent employé chez nous, mais nous ne l’imaginions pas à ce point. Le public connaît surtout des sites comme la butte de Vauquois. Il est bon de rappeler ce passé local.

    • Philippe van Mastrigt

      Merci pour votre commentaire. Effectivement, en rassemblant tous les éléments pour les différents articles, j’ai découvert l’intensité de cette lutte et le nombre considérable d’explosions. Je crois que vous n’habitez pas loin de la cote 607. Là aussi, il y eut plusieurs explosions.

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