Arrivé au sommet, l’Hilsenfirst et son sommet associé, le Langenfeldkopf offrent un vaste pâturage où les chasseurs français vont tenter de franchir la ligne de crête et déloger les Allemands du sommet, fin juin 1915. Un épisode qui constitue le second sujet de la randonnée du 10 juillet 2020 avec le spécialiste du secteur Jean-Bernard (JB) Laplagne, et Eric Mansuy. Un temps où il s’agit de repérer non sans mal les lieux mentionnés dans les courriers du commandant Barberot, le carnet du sergent Bernardin ou les mentions des Journaux de Marche et des historiques régimentaires.

(cet article fait suite à l’épisode précédent : l’ascension).

Terrain miné !

La marche sur la grande prairie des sommets doit se faire avec précaution. Eric Mansuy qui s’était rendu sur le site il y a plusieurs dizaines d’années a d’ailleurs gardé un souvenir « dangereux » de cette sortie. En effet, le sol présente plusieurs pièges que nous croiserons lors de notre parcours. Il y a d’abord les sous-terrains effondrés, mentionnés dans le précédent article. Parfois les trous au sol ont été utilisés comme « dépotoir » lors de la remise en état qui a suivi la Grande Guerre. Considérant la zone comme peu fréquentée, on y entasse pics et autres quantités de barbelés, qui sont toujours là et dans lesquels il ne vaut pas mieux mettre son pied. 

Parfois, ce sont de véritables pics qui sortent du sol, et qui perceraient sans aucun souci n’importe quel pied malencontreusement posé dessus. Nous en croisons un que nous ne voyons qu’au dernier instant.

Sortant du sol, au milieu des herbes, un pic sur lequel il ne vaut mieux pas marcher.

Mais à côté de ces dangers, ce qui frappe est le nombre très important d’impacts d’artillerie qui ont littéralement labouré tout le plateau, un paysage qui certes s’est estompé avec le temps mais qui reste toujours visible. Ce n’est pas Verdun et son secteur du fort de Douaumont ou du fort de Vaux, mais les « marmites », comme d’ailleurs le confirment les récits, sont tombés ici en très grand nombre. Toute la prairie est cabossée.

Le commandant décrit d’ailleurs dans sa lettre narrant ses combats sur l’Hilsenfirst la cadence des bombardements subits :

Le lendemain de mon arrivée, bombardement de la journée entière, un coup par minute, le surlendemain idem, 105 – 150 – 130 – 210 à intervalles réguliers. Ceci présageait une contre-attaque allemande, et nos troupes que je ne connaissais pas encore étaient sur le flanc, éreintées, fourbues – En effet le 3e jour à 4 ½ du matin, ça commence, de 4 ½ jusqu’à 17 heures 4 – 5 coups à la minute avec en plus des calibres faisant du 74 et du 77 fusant, de 17 à 19.30, 40 coups à la minute, c’était effroyable.

L’épisode des fortins

Du point 400, après notre casse-croûte, nous nous dirigeons vers l’Hilsenfirst. Sur la route, nous marquons un premier arrêt à l’emplacement de deux fortins situés sur la crête, pris aux Allemands lors de la première attaque, puis perdus le 1er juillet 1915, pour être finalement repris le lendemain 2 juillet. Le Journal de Marche du 13e BCA les nomme : (1) « l’ouvrage du carré » et (2) « l’ouvrage du sommet ».  La présence de JB est bien utile pour marquer l’emplacement, car seuls les sapins et quelques marques au sol attestent de ces positions. La suite des combats, la remise en état post-Grande Guerre et le temps ont érodé leur visibilité.

L’Aviatik

Je passerai du temps à échanger avec JB après le parcours, pour situer tout cela sur les photos aériennes de l’époque. Un cliché disponible aux archives allemandes sert alors de guide. Il a été pris par un Aviatik, probablement le fin juin 1915. Incroyable car le sergent Bernardin raconte justement dans son carnet le passage de ces aéroplanes ennemis au dessus des positions à plusieurs reprises. Se doute-t-il que c’est pour les prendre en photo ? Pour lui, il s’agit avant tout de régler les tirs d’artillerie allemands qui vont s’abattre sur son bataillon pendant plusieurs jours à intervalles réguliers :

29 juin
Le mardi, à 4 heures du matin, l’artillerie boche nous sonne un réveil en fanfare. J’observe le régime de tir, qui est très lent : un coup long, un coup court, puis les éclatements se rapprochent de part et d’autre pour venir se rejoindre sur notre position. Après un temps d’arrêt, l’axe de tir se déplace d’une centaine de mètres, et la même opération recommence. On m’apprend que c’est un « tir de réglage ». Vers 7 heures, un « Aviatik » nous survole, sans doute pour signaler les points de chute. A 7h45, le bombardement se fait plus dense : c’est un arrosage en règle …

1er juillet

Le lendemain, 1er juillet, dès 3h30 l’artillerie ennemie nous joue une aubade de mauvaise augure. A 6 heures seulement vient la réponse de notre 75, et au bout d’une heure, je m’imagine que tout va se terminer comme hier par un duel d’artillerie. Mais à 7h15, voici un avion de réglage, et pendant 4 heures nous devons nous tenir terrés, en fumant des pipes…« 

Localisation des deux fortins

La perte de la 3e compagnie

Quelle est donc cette affaire de fortins ? Après le dégagement de la compagnie Manhès, et une reprise de l’offensive difficile qui coûte la vie au commandant Colardelle le 21 juin 1915, les Français font une pause sur la ligne de front. Celle-ci  est confiée entièrement au 5e BCP  (qui a récupéré à cette date deux compagnies laissées initialement sur un autre secteur). Ses positions partent du ravin pour remonter sur la lisière du bois en brosse, puis vers le lieu appelé épaulette et le plateau du sommet dans les anciennes tranchées allemandes. Ces tranchées comportent deux ouvrages appelés « fortins », présentés au-dessus . La 3e compagnie occupe ce secteur des fortins. Le commandant Barberot arrive le 26 juin pour prendre le commandement du bataillon. 

A partir du 29 juin, les Allemands démarrent un pilonnage régulier des positions françaises qui se poursuit le 30 juin, puis prend une ampleur sans précédent vers 15h le 1er juillet (« je n’ai jamais rien vu de pareil » écrit le sergent Bernardin), jusqu’à 21 heures. 

Le soir du 1er juillet, coup de théâtre : les hommes apprennent que les deux fortins en haut ont été réoccupés par les Allemands et la quasi totalité de la 3e compagnie faite prisonnier. Cette prise suscite la stupéfaction. Pour Barberot, même s’il vient à peine de prendre le commandement, c’est un camouflet de voir une compagnie complète disparaître ainsi avec sa position. Des explications semblent avoir été demandées en haut lieu, car le commandant fournira une analyse explicative le 9 juillet (repris dans le JMO) une fois son bataillon mis au repos : les Allemands ont utilisé un boyau reliant leurs positions à leurs anciennes lignes maintenant occupées par les Français, et dont le comblement n’avait pas été correctement fait par les chasseurs. Ils ont pu surprendre la compagnie, la faire prisonnier réoccuper les deux fortins.

Un problème de capitaines ?

Ce que Barberot ne dit pas dans ses explications est un problème « qualitatif » de ses capitaines de compagnie. Or un document du lieutenant-colonel Tabouis, commandant la 1ere brigade de chasseurs adressé le 23 juin 1915 au général Serret (merci à Eric pour avoir transmis une photo de cette archive de la 66e DI) se plaint de deux capitaines sur ce secteur, dont aucun n’est apte à remplacer le commandant Colardelle – tombé mortellement le 21 juin 1915 – ou même commander un bataillon. Le capitaine Saillard (1ère compagnie du 5e BCP) est jugé actif et dévoué mais manque d’audace. Il est traité durement par le lieutenant-colonel Tabouis. Le capitaine Labbé de la 6e compagnie du 213e RI (le régiment qui fait la jonction avec le 5e BCP vers le bas) est qualifié de triste, inerte, sans impulsion. Il a remplacé le capitaine Macheret, blessé au début de l’attaque du Bois en Brosse, mais Tabouis refuse de lui laisser le commandement du bataillon.

Sur le capitaine Saillard, le sergent Bernardin a lui aussi des mots durs :

Le capitaine S. que nous n’avons ni vu ni entendu de la journée, glapit dans la nuit. Les chasseurs sont mécontents et grognent leur dépit d’être dérangé, et de devoir encore, après une accablante journée, travailler au lieu de dormir.

Il rajoute en note de bas de page :

On m’a raconté – mais que n’a-t-on pas raconté ? – que terré dans sa cagna, au plus terrible du bombardement, s’étant senti pressé d’un besoin naturel, il utilisa un journal et une bouteille qu’il fit ensuite jeter dehors par un agent de liaison. 

Il n’y a pas d’information sur le capitaine Coppens qui commande la 3e compagnie. Son parcours militaire indique néanmoins qu’il est engagé volontaire sorti du rang, âgé de 39 ans, lieutenant à la déclaration de guerre et nommé ensuite à la tête de la compagnie. Pendant sa capture, il est blessé et sera fait prisonnier jusqu’à la fin de la guerre. Il y a peu de citations dans son dossier, hormis une tardive (après la guerre), concernant l’attaque du Bois en Brosse. Il est aussi décoré après la guerre de la légion d’honneur. Etait-il apte à commander une compagnie de chasseurs ?

Le commandant Barberot semble donc nommé pour une reprise en main du 5e BCP, lui qui initialement devait prendre le commandement d’un régiment (d’après un de ses courriers). On peut donc se poser la question de la part d’incompétence qui explique la perte d’une compagnie entière et de positions clés. 

Le sang froid du sous-lieutenant Paul Maurice

En attendant, c’est un autre bataillon – le 13e BCA – qui est ramené sur le secteur et en charge de reprendre les positions perdues. Les compagnies du 5e BCP ne sont qu’en appuie. Leur fait-on confiance ? Après un bombardement français intense sur ces positions, les 2 compagnies du 13e BCA reprennent les positions sans combattre. Les Allemands ont abandonné les deux ouvrages…

L’affaire n’est pas finie. Les Allemands ripostent avec un bombardement d’artillerie, auquel répond une contre-batterie française. Malheureusement, ce sont les lignes françaises qui sont visées. La panique s’installe, et c’est le sang froid du sous-lieutenant Maurice qui va sauver la situation. Le sergent Bernardin raconte cet épisode :

C’est alors que le sous-lieutenant Maurice, adjoint au commandant Barberot, donne un bel exemple de courage et de sang-froid. Muni de panneaux de signalisation, il monte au sommet du fortin pour indiquer aux observateurs d’artillerie que nous sommes toujours là. Pendant dix minutes – oh ! qu’elles sont longues ! – il reste debout, au milieu des éclatements des artilleries adverses, se profilant sur le ciel, exposé à tous les coups. D’un instant à l’autre, je m’attends à le voir disparaître dans un tourbillon de poussière et de fumée, déchiqueté, volatilisé … Rien ! Quand enfin notre tir s’allonge, le signaleur volontaire redescend tranquillement de son poste, un peu pâle simplement. Le sous-lieutenant Maurice était un Lorrain des environs de Nancy. Depuis ma blessure du 4 août 1915, je n’ai plus entendu parler due lui au bataillon.

Intéressant profil que ce sous-lieutenant Maurice. Une note dans le carnet de Bernardin indique qu’il le rencontre pendant la 2e guerre mondiale, au sein de la résistance. Il sera tué par les Allemands (fusillé ? ) en 1944. Un parcours de courage, jusqu’au bout de sa vie …

L’épaulette

Après les fortins, nous progressons vers le sommet de l’Hilsenfirst.  Sur le chemin, nous retrouvons encore des traces des positions françaises, sans savoir de quelle époque elles datent. Nous descendons ensuite sur l’épaulette.

L’épaulette est le mouvement de terrain, formé de pâturages, à flanc du sommet qui descend vers la vallée. Devant, il mène vers le Bois en Brosse, derrière il mène par un creux vers le Langenfeld. Une ferme terminée durant l’été 1914 y fut construite en bas, et détruite par les combats sans jamais être reconstruite. Un arbre tordu par le vent nous rappelle que le temps clément et agréable de l’été peut laisser place à un climat bien plus rude en hiver. C’est sur cette zone que se déploie fin juin 1915 la compagnie du 5e BCP du sergent Bernardin dont le récit nous accompagne depuis le début de la visite du sommet. La vue permet de voir toute une partie de la vallée. 

A la recherche du camp Manhès

De l’épaulette, nous descendons vers le bas en direction des bois. Nous parvenons notamment sur d’anciennes positions allemandes où nous trouvons de nombreuses traces d’ailerons métalliques. Ce sont les restes des mortiers testés par les Allemands sur ce secteur du front. Rainer Sammet avec qui nous échangerons après cette visite nous fera parvenir une photo d’un crapouillot similaire. 

La dernière étape de la visite sera le passage obligé de toute visite de l’Hilsenfirst, à savoir la plaque apposée en souvenir de la 6e compagnie Sidi-Brahim de Manhès, dont l’épopée a été rappelée dans la première partie. La plaque avait été renouvelée en 1983, le monument précédent ayant été détruit par les Nazis, et il reste une étape pour tous les nouveaux chasseurs d’aujourd’hui qui effectuent leur raid de fin de leur formation. 

Où était le « carré Manhès » ?

Pendant la visite, JB nous dit la difficulté qu’il a toujours eu à localiser le carré Manhès, ce carré où les chasseurs et leur capitaine se sont retranchés pendant plusieurs jours. Le camp Manhès en revanche, qui fut créé un peu plus tard, est bien localisé. Mais JB doute de l’équivalence du carré et du camp.

Pendant longtemps, JB a pensé que le carré était bien au niveau du monument actuel, mais il a progressivement remis en cause cette localisation. En effet, les récits restent contradictoires et telle position décrite n’est pas compatible avec tel autre détail (comme la présence d’une source qui peut être gardé par quelques chasseurs, ou bien les photos du carré qui sont sous l’épaulette et non à l’endroit de la stèle actuelle). Il y a peu de photos, et le carré n’a pas duré longtemps. Un point de discussion donc, qui se poursuit après ce parcours en approfondissant les sources.  

Eric reprend méthodiquement les éléments à disposition et remarque dans les écrits de Manhès (son carnet, publié en 2014 chez Pierre de Teilhac) :

  • page 187, Manhès indique que le camp Manhès et le carré Manhès sont le même site, et non deux sites différents ( « Le coin de terre où j’ai vécu ces quelques heures si dures recevra le nom de « Camp Manhès »). Le camp est indiqué sur plusieurs plans.
  • Manhès indique aussi qu’il a créé un cimetière dans l’un des coins de son carré. Or Eric parvient à retrouver les emplacements des cimetières  entre le Malchrunz et le Wunstenrunz, et au-delà du Wustenrunz. 

La conclusion permet du coup de confirmer que le carré où se sont déroulés les combats est bien celui indiqué sur les cartes, au-dessus de la stèle Fianson (voir l’article précédent) et non sous l’épaulette comme le pensait JB. Il n’en demeure pas moins – comme le remarque JB – que le récit du capitaine Manhès présente parfois des éléments contradictoires ou imprécis…

Le camp/carré Manhès est indiqué par CM.
Position du camp Manhès indiqué par JB à Rainer Sammet sur un plan allemand de la ligne de front entre le 14 juin (début de l’offensive) et le 20 juin (après la libération de la compagnie Manhès)

Quelle est la vision des Allemands ?

Après notre visite, Rainer Sammet nous interroge aussi sur la véracité de l’encerclement de Manhès. Il note dans les sources allemandes que les combats menés par cette compagnie ne sont pas réellement signalés. Sa perception est la suivante : 

On trouve bien des informations sur les combats de juin / juillet 1915 dans les sources allemandes. Le « Gefechtsbericht » de la 55e Birgade de Landwehr, par exemple, a 17 pages (Generallandesarchiv Karlsruhe, 456 F 31 Nr. 88). Il existe d’autres rapports des Gebirgsschützen, de leur compagnie de mitrailleuses, une analyse des combats du major Melchers du 18 juin (qui traite des problèmes de discipline dans ses troupes, incitant les officiers à utiliser leurs revolvers …), des ordres … Il y a aussi les historiques publiés des Gebirgsschützen et du Mecklenburger Jäger, surtout. Pour le 17 juin, l’historique des Gebirgsschützzen indique que « les francais n’attaquent pas », comme dans l’historique des Mecklenburger Jäger, et dans le ‘Horchposten’.

Je pense que la compagnie Manhès était isolée, se croyait encerclé, qu’il y avait quelques allemands – oublies ou égarés? – entre eux et le reste de leur bataillon mais que les allemands n’étaient pas conscients de la situation de cette compagnie, et qu’ils ne tentaient pas les anéantir systématiquement. Si tel avait été le cas, je pense qu’elle aurait eu des pertes bien plus graves. Les attaques allemandes étaient surtout dirigées vers les nouvelles lignes françaises.

Quant aux Allemands qui se sont rendus à Manhès – cela n’aurait pas été plausible s’ils avaient su son encerclement.

Enfin, je dirais que les attaques vers Metzeral étaient beaucoup plus menaçantes pour les Allemands. Un rapport du Armee Abteilung Gaede, dans le Bundesarchiv-Militärarchiv Freiburg, mentionne l’Hilsenfirst pour le 14 / 15 juin seulement, et se concentre après sur Metzeral.

C’est l’impression que me donnent ces documents allemands … Mais au final, il reste très difficile d’établir ce qui c’est passé vraiment.

JB donne son retour : 

Mon impression est que la situation des allemands était très confuse et la situation française à peine mieux. Pour les prisonniers allemands, ils devaient croire qu’ils allaient finir rapidement dans un camp de prisonniers mais commencèrent à douter en comprenant la situation désespérée de Manhès et ses hommes.

Il est certain que l’affaire de la compagnie Manhès prend un tour hautement symbolique pour les Français, bien au delà des enjeux stratégiques du secteur. Cet enjeu symbolique n’est pas perçu par l’adversaire, qui n’a pas nécessairement conscience de la situation de cette unité isolée, sur un champ de bataille qui reste confus et mouvant.

Fin de parcours

En quittant le lieu de la stèle Sidi-Brahim, nous descendons en fin d’après-midi les derniers mètres vers la voiture. Pas mal de questions et de nouvelle pistes qui se distillent dans les échanges qui suivront, et surtout une bien plus claire vision de ce vaste champ de bataille qui n’a pas fini de livrer ses multiples secrets.

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