A l’occasion du centenaire de l’armistice de la Grande Guerre, Bayard avait réédité sous forme d’un petit ouvrage (Trois poilus racontent : « J’ai vécu la Première Guerre mondiale ») les témoignages de trois poilus, parmi les derniers encore vivants, parues en 2004 dans le magazine Okapi. Parmi ces trois hommes, Claude-Marie Boucaud, un ancien du 133e RI et du 23e RI, le dernier poilu vivant du 133e RI. Son témoignage, près de 90 ans après les faits, est intéressant, bien que filtré par le temps et la mémoire. Voici quelques points saillants de ce récit, et le contact personnel que j’ai essayé d’établir quelques mois avant sa disparition.

La mobilisation

Claude-Marie Boucaud, né en 1895 à Saint-Germain-des-Bois (actuellement Saint-Germain-en-Brionnais), travaille aux champs pour les moissons lorsque sonne le tocsin le 2 août 1914. Il est de la classe 1915, et n’a donc pas encore effectué son service militaire. Il n’est pas mobilisé, mais voit partir ses deux frères. Il ne reverra plus Benoît, son frère ainé, tombé en 1915.

Il reçoit son acte de mobilisation quatre mois plus tard (novembre) et part le 19 décembre 1914 pour Belley. La classe 1915 est mobilisée en avance, pour combler les lourdes pertes du début de la guerre. Dans cette même classe, on trouve Louis Chevrier de Corcelles, mais qui devance l’appel et est incorporé le 25 août 1914.

L’incorporation

Claude-Marie Boucaud fait le récit suivant de son incorporation à Belley :

Je dois rejoindre mon unité, le 133e régiment d’infanterie. Il se trouve dans l’Ain, à Belley. C’est à environ 200 kilomètres de mon village. Je m’y rends par train. Ce jour là nous sommes très nombreux à nous présenter à la caserne, et il n’y a pas d’uniformes pour tout le monde ! Beaucoup portent des tenues qui n’ont rien de militaire. Moi, je me retrouve avec un complet de pompier et une paire de chaussures trop grandes, du 44 alors que je chausse du 42.

Dans les premiers mois de la guerre, l’armée française va effectivement présenter un visage bigarré, assemblage de tenues improvisées pour suppléer aux pénuries d’une guerre longue qu’on n’avait pas prévue.

La formation

Claude-Marie Boucaud donne des précisions intéressantes sur la formation des ces conscrits appelés en urgence :

Au camp de Belley, je ne reste qu’une semaine, le temps de faire connaissance avec mes nouveaux camarades. Nous sommes envoyés au camp d’entraînement de Valdahon, dans le Doubs, à mi-chemin entre Besançon et la frontière suisse. Il fait très froid quand je commence mes classes de jeune soldat, et nous ne sommes pas vraiment équipés pour la neige, le gel. Je garde un souvenir terrible de ces journées d’exercices.
L’entraînement est très dur, les sous-officiers qui nous commandent sont de vrais guerriers et nous sommes nombreux à nous dire qu’on préférerait être ailleurs. Les exercices commencent dès 7 heures du matin et ils se poursuivent jusqu’au milieu de l’après-midi, seulement entrecoupés d’un déjeuner rudimentaire de patates essentiellement, insuffisant pour les gaillards que nous sommes. Même pour moi, qui ai l’habitude des activités physiques, compte tenu des travaux que j’effectuais à la ferme, cette première période est on ne peut plus pénible. Le froid encore et toujours, et aussi toute cette nouveauté dans ma vie.
J’apprends l’escrime et le maniement de la baïonnette.
La répétition de ces efforts a de lourdes conséquences physiques. Je ressens une grande fatigue et de fortes douleurs. En janvier 1915, je passe une visite médicale, où l’on me diagnostique une hernie. Je suis envoyé à Besançon pour être opéré. Voila comment débute la guerre pour le jeune homme que je suis : par un pépin de santé avant même d’aller me battre.

Le récit indique que les jeunes recrues ne passent pas – à moins que ce soit pendant la première semaine – par le site d’entraînement du 133e RI de la forêt de Rothonne, récemment mis en valeur. La formation militaire utilise le camp de Valdahon, utilisé déjà avant la guerre par le 133e RI durant les manœuvres annuelles (on retrouve les mentions de ces manœuvres dans le dossier militaire du commandant Charles Barberot). 

Un autre élément intéressant est l’entraînement. Celui-ci est normalement de 4/5 mois, bien plus que pour les engagés volontaires d’août qui reçoivent une formation rudimentaire en une ou deux semaines. Claude-Marie Boucaud le voit écourté par son pépin de santé (on peut néanmoins penser qu’il ne passe pas sa visite en janvier car il n’est à l’hôpital de Besançon que le 15 mai 1915, d’après son registre matricule. Il a dû être retiré de sa période de formation militaire qu’en mars/avril) . La formation qu’il reçoit – escrime et baïonnette – semble toujours calquée sur le modèle d’avant 1914. On est encore au début de la guerre de tranchée et l’armée n’a pas encore formalisé le nouveau contexte. Reste l’encadrement – les sous-officiers « guerriers » – dont on sait peu de choses ? Qui sont-ils, alors que l’armée manque cruellement de cadres ? Peut-être des vétérans mobilisés à l’arrière pour la formation.

La Fontenelle

En convalescence, Claude-Marie Boucaud se porte volontaire pour devenir armurier mitrailleur et après sa formation, est versé au 23e RI. Il rejoint son nouveau régiment avec le témoignage suivant : 

Le 1er juin 1915, je suis affecté à mon nouveau régiment, le 23e d’infanterie. Un régiment prestigieux, formé sous Louis XIV. On le surnomme le « régiment des Lions ». Je le rejoins dans les Vosges, sur la colline de La Fontenelle. C’est là, dans ce décor montagneux, que je me retrouve pour de bon dans la guerre. Au front.

En 1915, la guerre est particulièrement âpre dans les Vosges, et La Fontenelle un haut lieu de combats. La tranchée dans laquelle je rejoins mon régiment se trouve sur la crête que l’on atteint après une longue montée de quinze kilomètres environ. Il faut des chevaux pour grimper les obus là-haut. Les Allemands nous font face, dans la plaine. Ils sont ravitaillés facilement. Pour nous, c’est plus compliqué. Nous redoutons autant les combats que les conditions de vie. Elles sont dégradantes, et nous rabaissent peu à peu du rang d’hommes à celui de bêtes. 

Ce récit est quelque peu étonnant. S’il rejoint le 1er juin le secteur de La Fontenelle, pourquoi ne parle-t-il pas de l’attaque du 22 juin 1915 qui fut un traumatisme pour le 23e RI. La réponse se trouve dans son registre matricule : en fait, comme beaucoup de témoignages tardifs, il se trompe sur les dates, et n’arrive au 23e RI que le 4 octobre 1915. De même, la montée vers la Cote 627 (qu’il ne nomme pas ainsi) n’est pas de 15 kilomètres, mais d’une distance bien inférieure. Toutefois, on peut imaginer que la distance perçue ait pu être longue pour les combattants français.

Enfin, un peu plus loin dans son témoignage, Claude-Marie Boucaud indique les difficultés d’approvisionnement en eau :

Impossible de se nettoyer car il n’y a pas assez d’eau. Lavez sa chemise, n’en parlons même pas. Cela ne peut se faire qu’au repos, à l’arrière, et seulement si nous tombons sur une pompe. Mais c’est rare.

Yann Prouillet, dans son analyse du témoignage fait remarquer sur ce point que le secteur de La Fontenelle ne souffre pas de problème d’approvisionnement en eau. Le témoignage est ici peut être plus général, rappel d’autres secteurs du front sur lequel Claude-Marie sera actif.

Offensive de la Somme

Après l’Hartmannswillerkopf, Claude-Marie Boucaud rejoint la Somme où son régiment va être engagé dans l’offensive. Il raconte le 30 juillet 1916 :

Le 30 juillet, la section à laquelle j’appartiens se trouve à Curlu, un village situé à une dizaine de kilomètres de Péronne. Nous nous préparons à attaquer les lignes ennemies quand nous subissions nous-mêmes un tir virulent. Un shrapnel éclate près de moi. C’est un type d’obus très particulier, il est rempli de balles et explose à hauteur d’homme, avant d’avoir atteint le sol. Je suis blessé, atteint au bras droit. L’entaille se révèle très profonde, jusqu’à l’os. Je suis le seul blessé dans le régiment. De la malchance ? Un camarade, voyant mon état et comprenant que je vais être évacué, me lance : « Tu as de la veine ! »
En effet, nous sommes encore à l’aube du jour où mon régiment doit livrer l’une des ses batailles les plus sanglantes, et moi, je suis évacué à l’arrière, à Berck-sur-Mer, pour me faire soigner. Plus tard, j’apprendrai que, entre le 30 juillet et le 2 août, 106 hommes de mon régiment ont été tués et plus de 400 évacués pour blessures graves. 

Sa mémoire lui fait encore défaut car son dossier matricule date sa blessure du 26 juillet 1916, mais bien à Curlu. Où est-ce son dossier qui est erroné ? Dans tous les cas, c’est bien à Curlu que le 23e RI se prépare pour l’offensive qui se déclenche le 30 juilet. Ce jour là sera tué le tout jeune promu aspirant Louis de Corcelles, qui a peut-être croisé le jeune Boucaud, né la même année que lui, et lui aussi mobilisé initialement au 133e RI …

Après la Grande Guerre

Claude-Marie Boucaud sera de nouveau blessé en 1917. Il mentionne d’ailleurs dans son témoignage sur cette blessure le docteur Adam (« Papa Adam »), médecin bien connu du 23e RI, photographe et auteur de l’excellent témoignage Sentinelles … Prenez garde à vous. Il écrit :

Je parviens finalement à atteindre le poste de secours où se trouve le docteur Adam. Papa Adam, comme je l’appelle ! C’est un homme bon, quelqu’un que je n’oublierai jamais. Un Alsacien. En allemand, il donne l’ordre à deux prisonniers allemands qui se trouvent près de nous, dans la tranchée, de me charger sur leur dos pour me porter à l’arrière. 

Il reçoit le 17 août 1917 un citation à l’ordre du régiment :

Courageux mitrailleur, est parti à l’attaque du 16 avril 1917 avec le plus grand mépris du danger, a été blessé au moment où il arrivait sur les tranchées ennemies.

Outre la Croix de Guerre avec l’étoile de bronze, il est décoré le 23 juin 1920 de la médaille commémorative de la Grande Guerre puis de la médaille de la Victoire le 20 juillet 1922 (deux médailles commémoratives).

Il  entre alors dans les chemins de fer pour être conducteur de locomotives, essentiellement dans la région d’Ambérieu-en-Bugey. Il prend sa retraite en 1947. Il reçoit la médaille militaire le 7 mai 1954. Il sera fait le 4 novembre 1982 chevalier de la légion d’honneur, puis officier en 1996. Il sera le dernier poilu (vivant) présent à l’Arc de Triomphe le 11 novembre 2003. Il s’éteint le 17 mai 2005.

Dernier contact

C’est en 2004, en parcourant l’ouvrage de Jean-Pierre Piot, Les derniers poilus, que je découvre le parcours de Claude-Marie Boucaud. Depuis un an, j’ai commencé ma recherche sur le commandant Barberot et son appartenance au 133e RI attire tout de suite mon attention. Je parviens à retrouver son adresse et je rédige un courrier pour lui demander d’éventuels souvenirs sur mon grand-oncle. Avec le recul et la connaissance du parcours, la réponse aurait été négative mais je n’avais pas tous les éléments à cette époque. Je recevrai néanmoins une lettre très polie de son fils Fernand (82 ans à l’époque) datée du 16 novembre 2004 :

Monsieur, 
J’ai bien reçu votre lettre du 19 septembre adressée à mon père. 
Il est actuellement en maison de retraite, mais bien qu’il conserve toute sa tête, ses souvenirs sont de plus en plus flous et il est incapable de répondre à des questions si précises.
Je comprends votre désir, combien légitime, de connaître le passé et croyez bien que je regrette de ne pouvoir vous donner satisfaction. 
Je vous prie d’agréer, Monsieur, mes sincères salutations.

Son fils Boucaud F.

Ce sera mon contact éphémère avec le dernier poilu survivant du 133e RI (et du 23e RI).

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