Le Linge, 1916-1918 (1/2) : « abandonner une position si chèrement acquise » ?

Après la bataille du Linge, engagée par les Français en juillet 1915 et qui s’achève par la fin des assaut allemands en octobre de la même année, on a l’habitude de présenter cette ligne de front comme « calme », ponctué simplement de coups de main. Pourtant la réalité est bien autre. La position inconfortable des lignes françaises surplombées par celles des Allemands, expose ses occupants à une pression continue. La question se pose très rapidement d’abandonner éventuellement une partie du terrain conquis pour se replier sur des positions plus sûres.

C’est ce sujet qu’aborde Eric Mansuy en deux parties, dans une analyse sourcée et approfondie dont il a le talent. Merci une fois de plus à Eric de partager son travail sur ce blog. 

La situation après les combats, 1915

A la mi-octobre 1915 prend fin la période des plus violents combats du Linge, débutés le 20 juillet précédent. Le général d’Armau de Pouydraguin, dont la 47e division d’infanterie a relevé la 129e, montée à l’assaut à l’été, achève ainsi sa narration de ces combats :

Les attaques allemandes jusque-là presque incessantes ne se renouvellent plus ; le calme renaît peu à peu à part des bombardements quotidiens d’intensité variable. Jusqu’à la fin des hostilités le front du Linge va rester comme l’Hartmannswillerkopf un point de friction où les adversaires se disputent des fragments de la crête. Mais au moins l’Hartmannswillerkopf était-il un observatoire de premier ordre sur la plaine d’Alsace et le pilier nécessaire d’une offensive en Haute-Alsace si elle devait se réaliser comme le projet en avait été un moment envisagé. Il n’en était pas de même pour le Linge dont les vues étaient limitées vers l’Est par la longue crête boisée du Rain-des-Chênes, et le sommet du Hohnack, et qui sur la vallée de Munster ne nous procurait aucune vue meilleure que celles que nous possédions déjà. Aussi toute reprise d’une offensive de ce côté fut-elle définitivement abandonnée et avec raison. (in « La Bataille des Hautes-Vosges, février – octobre 1915 »)  

Sur la somme des sacrifices accumulés en ces lieux au cours de trois mois de combats s’étend effectivement une chape d’apaisement, voire de calme – relatif – en comparaison de la lutte qui vient de se terminer. Cela étant, Français et Allemands y sont toujours face-à-face, parfois de très près. S’il ne s’agit plus d’y passer à l’offensive, il convient de ne pas s’y faire reprendre ce qui a été si douloureusement conquis. Au moment où débute l’ère de grandes offensives qui se dérouleront ailleurs, le Linge, comme de nombreux autres secteurs du front des Vosges et d’Alsace, est soumis à la quadrature du cercle : comment tenir un front étendu et accidenté, efficacement et sans y subir des pertes ineptes ?

Le visiteur du champ de bataille du Linge, « par réflexe » en quelque sorte, se trouve immergé dans le contexte de l’année 1915. C’est on ne peut plus logique, puisqu’il s’agit, comme nous l’avons rappelé, de l’époque des combats les plus violents et les plus meurtriers. Pourtant, le terrain ne ressemble plus que très peu, voire plus du tout en certains endroits, à ce qu’il a été à ce moment-là. En effet, à l’issue de l’engagement des 129e et 47e divisions, puis jusqu’à la fin de la guerre, l’organisation des positions est soumise à diverses directives et contingences, dont les conséquences peuvent encore être visibles sur le terrain. Nous allons voir, en tentant de ne pas entrer dans de trop fastidieux détails, comment le Linge s’est trouvé confronté à une possible baisse de ses effectifs tout en tendant à conserver son imperméabilité.     

Un mois et demi après la fin de ces combats, une reprise offensive, étonnamment, est encore dans les esprits, même si elle est conjuguée, et subordonnée, au primat donné aux considérations défensives, comme en atteste un courrier du général d’Armau de Pouydraguin :

VIIe Armée / 47e Division / Etat-major / 3e Bureau

Q.G., le 1er décembre 1915

Le Général d’Armau de Pouydraguin, commandant la 47e Division

Fait envoi ci-joint de la note du Général Commandant la VIIe Armée, n°1986/3SOP du 11 novembre 1915, sur les travaux offensifs et défensifs.

La situation actuelle et le manque de travailleurs ne permettent pas d’entreprendre dès maintenant l’exécution de nouvelles organisations offensives et défensives, mais il y aura lieu :

  1. d’entretenir et de perfectionner les organisations existantes.
  2. d’étudier l’exécution d’organisations nouvelles.

Il existe des organisations sur les points suivants :

  1. Rospel-Wald – Klitzerstein, en vue d’une attaque sur le Bois Noir,
  2. Reichacker en vue d’une attaque sur ce point,
  3. 654 – Mittelbuhl, en vue d’une attaque sur l’Eichwald et Katzenstein,
  4. Linge – Schratzmännele – Barrenkopf, en vue d’une attaque sur la crête de ces massifs.

[…] L’organisation du Linge – Schratzmännele est également à entretenir : les perfectionnements consistent dans l’approfondissement et l’aménagement des boyaux existants en vue de constituer les places d’armes nécessaires aux éléments d’attaque. Il y aurait lieu également de relier le Barrenkopf à l’arrière par un second boyau. Ces travaux d’entretien et de perfectionnement ne devront, en aucun cas, primer les travaux d’organisation défensifs. Mais il y a lieu de considérer que les uns et les autres se confondent dans la plupart des cas et se résument, en général, par l’augmentation des abris, des boyaux et des transversales. […]

Signé : de Pouydraguin » (SHD 24 N 1148)

Ainsi s’achève donc 1915, avant que 1916 ne débute sous d’autres auspices.

1916, lendemain de bataille

Le point du vue au 14e BCA

Les combats les plus rudes n’ont alors pris fin que depuis trois mois quand le chef de bataillon Antoine de Seguin de Reyniès, du 14e bataillon de chasseurs alpins, qui y a participé, rédige un rapport « sur l’organisation et l’occupation du Sous-Secteur Linge-Schratzmännelé » :

VIIe Armée / 47e Division / 3e brigade de chasseurs

Le 21 janvier 1916

Considérations générales

Après un séjour prolongé au Linge où je me suis trouvé mêlé à une série d’opérations offensives ou défensives, j’ai été amené par mes fonctions à envisager l’action possible de l’ennemi sous les différentes formes qu’elle peut revêtir.

Sauf pour des raisons politiques qu’il est difficile de prévoir, il ne semble pas que l’ennemi ait intérêt à prononcer dans cette région une puissante offensive qui lui coûtera certainement fort cher et dont le succès est problématique.

Dans cet ordre d’idées, le moins qu’il puisse tenter serait de nous chasser du Wetzstein afin de nous enlever les avantages de cette communication précieuse entre la Fecht et la Weiss.

L’éventualité, bien que peu probable, doit donc être envisagée.

Dans cette hypothèse, la situation du Linge-Schratz peut devenir fort délicate.

L’ennemi enveloppe tout le massif par le feu de son artillerie et de ses mitrailleuses ainsi que de ses minnenwerfer.

En dehors des boyaux, tout mouvement est impossible depuis que le masque de la forêt a disparu. Par suite, par un violent tir de barrage, l’ennemi peut isoler complètement la garnison pendant le jour et empêcher l’arrivée de tout secours.

Les tranchées en pierres et sacs à terre seraient facilement détruites puisqu’elles sont vues dans tous leurs détails.

Il en résulte que la garnison du Linge, en cas d’une violente attaque précédée d’un bombardement comme on en voit de nos jours, pourrait être mise en fort mauvaise posture. 

L’emploi des gaz asphyxiants, peut-être difficile en montagne, pourrait aussi avoir de graves conséquences : la forme du terrain, la situation respective des lignes, l’action soudaine des gaz, difficile à prévenir, surtout la nuit, donnerait un gros avantage à l’adversaire.

Les abris, rendus inhabitables, obligeraient les occupants à sortir et à tomber sous les coups de l’artillerie ou de la mousqueterie sans qu’il soit possible de les garantir contre leurs effets destructeurs.

Comment remédier à cette situation ?

La reprise de la crête pourrait annuler l’action des nappes gazeuses, mais nous priverait de l’appui de notre artillerie constituée telle qu’elle est (artillerie à trajectoires tendues) pour nous livrer aux efforts puissants, concentrés, difficiles à contrebattre, de celle de l’ennemi.

D’autre part, si une attaque de nuit sur ce terrain est hérissée de difficultés, une attaque de jour rencontrerait, tant pour la mise en place et le déclanchement de l’infanterie que pour l’organisation de la position conquise, des obstacles à peu près insurmontables tant que le feu de l’artillerie adverse ne sera pas éteint.

Tout bien considéré, il paraît donc raisonnable pour le moment de conserver notre position d’attente, mais en la modifiant habilement.

Nous avons une première ligne forte surtout en effectifs – nous devons lui substituer une ligne d’avant-postes forte surtout par l’organisation et le matériel.

L’effectif doit être précieusement réservé pour les deuxièmes lignes, c’est-à-dire pour le moment où l’effort de l’ennemi brisé par l’obstacle matériel viendra, amoindri, se heurter à l’élément vivant de la défense.

Les modifications à apporter sont donc :

a) Une diminution notable de l’effectif. L’occupation de la 1re ligne se réduirait à l’organisation de bons points d’appui séparés par des intervalles bourrés de fils de fer et battus par des flanquements efficaces. Autrement dit, une forte ligne d’avant-postes formée de barrages battus par de puissants feux ;

b) Organiser la défense en profondeur sur les lignes successives :

  • Hörnleskopf – 3 Pitons,
  • 970 – Hautes-Huttes – 865, ces dernières étant préparées en vue des retours offensifs.

Je ne m’occuperai que de l’organisation de la 1re ligne, car celle des lignes successives, prévue par le Commandement, est déjà en voie d’exécution.

Organisation de la 1re ligne

Le versant Ouest du Linge-Schratz présente une série de vallonnements descendant de la crête vers le vallon du Linge et séparés les uns des autres par de petites croupes généralement peu accusées.

En principe, toutes les zones d’intersection de notre première ligne avec ces croupes sont intéressantes. Elles offrent des flanquements réciproques et commandent les coulées intermédiaires.

A notre première ligne continue actuelle, il y aurait lieu de substituer une ligne d’ouvrages ou de groupes d’ouvrages en A, B, C, D, etc. Ce travail serait fait en observant les principes suivants :

a) Ne rien modifier à l’aspect extérieur de notre ligne actuelle. La façade vers l’ennemi doit rester identique afin d’amener ce dernier, en cas d’attaque, à disperser son tir. Ce principe est essentiel. Il faut tout faire pour tromper l’ennemi sur les points que nous tiendrions réellement. Agir autrement serait indiquer à l’ennemi les points vitaux de notre organisation. Il la ruinerait avant qu’elle puisse être utilisable.

b) Utiliser notre ligne actuelle dans les zones ci-dessus indiquées mais en complétant ces dernières par des organes de flanquement soigneusement masqués. Le maintien apparent de notre ligne continue aidera grandement à tromper l’ennemi à ce sujet.

c) Bourrer de fil de fer la 1re ligne et toute la bande de terrain entre cette ligne et les lignes de soutien dans les intervalles des points d’appui. Réserver dans ces intervalles quelques rares passages pour isolés ou patrouilles allant faire le coup de feu sur l’ancienne première ligne afin de maintenir chez l’ennemi l’opinion d’une occupation continue de notre part.

d) Les lignes de soutien seraient gardées libres dans toute leur étendue :

  • pour faciliter la lutte contre les liquides enflammés ;
  • comme zone de rassemblement des contre-attaques partielles déclenchées automatiquement en cas de chute d’un élément de défense ;
  • pour établir des organes de flanquement fournissant des feux croisés en avant des points d’appui ;
  • pour permettre la circulation entre ces points d’appui et les abris généralement établis le long de ces lignes.

L’étude détaillée de la réalisation de ce projet est déjà commencée. Il est permis de penser que la 1re ligne future pourrait être tenue très solidement avec toutes les mitrailleuses actuelles et 4 ou 5 compagnies de chasseurs, disposant de 2 compagnies territoriales pour les transports de matériel et l’entretien des voies de communication. Soit une économie totale de 4 ou 5 compagnies.

L’application de ce système, préconisé d’ailleurs par les dernières instructions du Haut Commandement, entraînerait les conséquences avantageuses suivantes :

Diminuer le nombre des pertes par suite de la réduction de l’effectif exposé en 1re ligne aux coups et aux gaz de l’ennemi – et cela sans diminuer la valeur défensive du front ; au contraire, l’organisation en profondeur permet de prolonger la lutte et favorise les contre-attaques ou les retours offensifs.

L’installation des troupes du Linge pourrait être d’autant meilleure qu’elles seront moins nombreuses à loger.

Cet avantage ne paraîtra pas un des moindres à tous ceux qui ont été témoins des conditions déplorables dans lesquelles nos hommes ont vécu en décembre. Leur santé sera préservée et par suite les effectifs seront mieux maintenus en bonne forme et en bon état physique et moral.

Il est permis de penser qu’au moment du dégel de printemps la situation sera encore pire qu’elle ne l’a été au commencement de l’hiver.

Remarques

Il est à désirer que dans la répartition des troupes, les corps soient disposés par tranches perpendiculaires au front avec des éléments sur les 3 lignes. De cette façon, la relève d’un corps par un autre, au moins dans la brigade, deviendrait inutile, les charges étant également réparties.

Au point de vue tactique, comme pour la conservation du matériel, il n’y aurait également que des avantages.

Signé : de Reyniès » (Service Historique de la Défense [SHD] 24 N 1148)

 « Le masque de la forêt a disparu »
(Coll. La Contemporaine – VIIe Armée. Groupe des canevas de tir. Echelle de 1 mm pour 1/1000e.
Linge. Schratzmännele – VAL GF 05 019h)

Synthétisons ce qui figure dans ce rapport, qui contient des éléments majeurs dont certains vont être rapidement un sujet de débats, et dont d’autres posent les bases de l’organisation future.

Pour ce qui est de la situation présente, fin janvier 1916 :

  1. Une offensive allemande ne semble plus à craindre : elle serait coûteuse et pas nécessairement victorieuse.
  2. Il convient de protéger le Wettstein.
  3. Tout le massif est potentiellement à la merci de l’artillerie allemande.
  4. Les fantassins y courent un risque en étant soit visés, soit isolés puis attaqués, peut-être même par gaz.

Pour ce qui est des préconisations énoncées :

  1. Il n’est pas question de reprendre la crête.
  2. Il s’agit de réduire les effectifs, surtout en première ligne.
  3. Il faudrait s’appuyer sur une ligne Hörnleskopf – 3 Pitons.
  4. Il sera bon de tromper l’ennemi en maintenant l’illusion d’une première ligne occupée autrement qu’elle ne l’est, puisque remplacée par une série d’ouvrages.
  5. Il faudra assurer ou renforcer les flanquements.
  6. Il faudra en outre faire un usage intensif du fil de fer vers l’avant et dans les intervalles.

En conclusion, pour ce qui relève des effectifs d’occupation :

Il est permis de penser que la 1re ligne future pourrait être tenue très solidement avec toutes les mitrailleuses actuelles et 4 ou 5 compagnies de chasseurs, disposant de 2 compagnies territoriales pour les transports de matériel et l’entretien des voies de communication.

Lorsque le chef de bataillon de Seguin de Reyniès évoque « les dernières instructions du Haut Commandement », il fait sans doute allusion à une « Instruction sur les travaux de campagne à l’usage des troupes de toutes armes, approuvée le 21 décembre 1915 » que vient de publier le Grand Quartier Général (G.Q.G.).

Cet ouvrage de 277 pages, après avoir présenté en préambule « les principes », « les moyens » et « la mise en œuvre des moyens », aborde dans le détail tous les points suivants : le couvert (couvert naturel, tranchée, abri, blockhaus), l’obstacle (réseaux de fil de fer, abatis, fougasses, palissades, palanques, barricades, inondations), les vues (observatoires), les communications (tranchées, boyaux, sapes), transmission des ordres et des comptes rendus (réseaux téléphoniques, lignes), aménagement intérieur des tranchées et communications (assèchement, écoulement, revêtement, latrines, cuisines, postes de secours, locaux pour matériels divers, écriteaux indicateurs, entretien), occupation des tranchées conquises, organisation d’un centre de résistance, particularités (organisation des villages, organisation des bois), organisation des deuxième et troisième positions.

Cette instruction énonce une série de points essentiels pour qui veut saisir la manière dont s’articule un front, au titre de « la mise en œuvre des moyens », à savoir la ligne directrice de son organisation. Qui plus est, nous trouvons ici plusieurs termes-clef dont la définition est nécessaire à la compréhension de leur utilisation, et ce jusqu’à la fin de la guerre. Voici les points et termes en question :

L’organisation d’une position ne comporte pas l’établissement d’une ligne de feu continue. La combinaison des feux de front et des feux de flanc permet de battre efficacement un terrain par des éléments distincts (tranchées, blockhaus, maisons organisées, etc.), séparés par de petits intervalles, tout en économisant le personnel, ce qui est précisément un des avantages de la fortification. Chacun de ces éléments est occupé par une garnison fixe, qui sera toujours une fraction constituée sous les ordres de son chef et dont l’effectif, variable suivant les circonstances, peut atteindre une section.

Ces éléments ne sont pas distribués uniformément le long du front : les formes du terrain, la nécessité d’avoir des feux plus denses sur un point que sur un autre, dans une direction que dans une autre, commandent cette distribution.

D’autre part, une ligne peut toujours être forcée en l’un de ses points ; il convient donc d’avoir en arrière des éléments qui entrent en action quand les premiers sont tombés. On est ainsi conduit à grouper des éléments en largeur et en profondeur.

On appelle point d’appui un groupe ainsi constitué d’éléments qui, par leur appui réciproque, doivent permettre au défenseur de contenir et d’arrêter par son feu l’assaillant. Le point d’appui est entouré d’un obstacle continu ; il peut comporter un réduit. Il est toujours occupé par une unité constituée placée sous les ordres de son chef, responsable de la défense. L’effectif de cette unité dépend de l’importance du point d’appui ; ce sera généralement une compagnie ou une fraction de compagnie. Les points d’appui seront répartis le long du front suivant l’importance des portions de terrain à tenir et les facilités d’assurer le flanquement ; ils seront donc groupés dans la largeur, laissant entre eux des intervalles. On est ainsi conduit à grouper les points d’appui en largeur et en profondeur.

Ces groupements prendront le nom de centres de résistance. La défense en sera confiée à une fraction (bataillon, groupe de compagnies), placée sous les ordres d’un chef unique, qui fournira la garnison des différents points d’appui et les troupes réservées. De l’artillerie pourra parfois être attribuée à certains centres de résistance. Le centre de résistance est généralement entouré d’un obstacle continu ; il comporte toujours un réduit, constitué par un ou deux points d’appui.

Les intervalles entre les centres de résistance sont battus par les moyens propres de chaque centre. La réunion de plusieurs centres de résistance sous un même commandement forme un secteur. Chaque secteur dispose toujours de réserves propres, distinctes de celles des centres de résistance. Il a généralement de l’artillerie. […]

Une position est constituée par une ligne de centres de résistance. Mais ces centres de résistance sont eux-mêmes groupés rationnellement pour constituer des secteurs, confiés chacun à une grande unité : secteurs de corps d’armée, de division, éventuellement de brigade. Les secteurs, suivant les circonstances tactiques et le terrain, pourront avoir des étendues fort inégales et comprendre un nombre variable de centres de résistance. Le danger que l’on peut craindre d’une attaque ennemie, les projets d’offensive que l’on forme soi-même, conduiront à donner plus de densité à un secteur ; la présence d’un grand obstacle naturel, la solidité particulière des travaux dans une région donnée amèneront au contraire à étendre le front. Le commandant du secteur a à sa disposition des réserves de secteur et de l’artillerie qui lui est affectée en propre, indépendamment de celle qui peut stationner sur son secteur, mais dont le commandement supérieur se réserve l’emploi. […]

La deuxième position sera constituée de façon identique à la première : centres de résistance organisés en profondeur et groupés en secteurs. Elle devra être étudiée et organisée, en toute indépendance de la première position, dans les meilleures conditions pour sa défense propre. On ne doit donc pas s’attacher à la recherche d’une deuxième position qui ait une action efficace sur le terrain occupé par la première. […]

En arrière de toute position organisée, il doit toujours être établi une deuxième position. […] La deuxième position pourra, et, si on a le temps nécessaire, devra être plus forte que la première. Son assiette peut être choisie et mieux étudiée, les flanquements meilleurs, les défenses accessoires plus solides et plus complètes, les abris plus soignés. Il est donc facile de l’amener à un degré de résistance supérieur à celui de la première position et exigeant de l’ennemi un nouvel et plus grand effort. […]

Une troisième position pourra être établie en arrière de la deuxième et d’après les mêmes principes. Suivant les circonstances (importance d’un secteur, menaces de l’ennemi, main-d’œuvre disponible, matériaux, etc.), on l’organisera plus ou moins complètement, ou l’on se bornera à en exécuter les parties essentielles. En tout cas, on devra en pousser les études dans le plus grand détail pour pouvoir, au premier ordre, passer à l’exécution sans tâtonnement. 

Le cadre est ainsi posé, et le front structuré en Secteurs, qui seront composés de Sous-Secteurs ayant en leur sein des Centres de Résistance (C.R.) regroupant des Points d’Appui (P.A.). Quelques jours après la rédaction du rapport présenté ci-dessus, un autre est émis le 31 janvier, qui permet cette fois de se concentrer sur un échelon plus réduit encore, dans les rangs du même bataillon :

VIIe Armée / 47e Division / 3e brigade de chasseurs / 14e bataillon de chasseurs

31 janvier 1916

Rapport du Capitaine Chevalier, commandant le Groupe de Combat du Centre, sur un projet d’organisation défensive de ce groupe de combat

Le Groupe de Combat du Centre comprend 4 compagnies : 3 compagnies en 1re ligne, 1 compagnie en réserve.

En se basant sur les considérations exposées par le Commandant de Reyniès dans son rapport du 28 janvier, il semble facile de modifier progressivement l’organisation défensive du Groupe de Combat en vue d’une augmentation de capacité de résistance et d’une diminution très sensible d’effectifs.

Une seule compagnie au minimum suffirait à défendre le front du Groupe.

Les modifications porteraient sur :

  1. La transformation de la majorité des postes d’écoute en ouvrages d’escouade ou de ½ section, noyés dans un réseau de câble de fil de fer (chevaux de frise, spirales barbelées, etc.) et les flanquant réciproquement et à courte distance.
  2. La répartition judicieuse de plusieurs sections de mitrailleuses (2 sections au minimum) qui, placées en arrière des ouvrages de 1ère ligne, battraient efficacement en croisant leurs feux le terrain compris entre ces ouvrages et en avant de ces ouvrages. Beaucoup des postes d’écoute sont fournis par une sentinelle double. Tout en pratiquant quelques créneaux dans les boyaux couverts conduisant à ces postes, il a paru utile d’organiser en demi-lune les points de jonction de ces boyaux avec la 1ère ligne (compagnie A). Ce travail, qui crée ainsi des petits centres de résistance se flanquant réciproquement, est à peu près terminé. C’est dans ce sens que les postes d’écoute sont transformés en ouvrages d’escouade ou de ½ section dans la majorité des cas.

Les postes 1/A, 3/A, 4/A, 5/A organisés en ouvrages d’escouade formeraient le groupe d’ouvrages A et seraient défendus par 1 section.

Les postes 6/A, 1/B, 2/B formeraient le groupe d’ouvrages B et seraient défendus par 1 section.

Les postes 1/C, 2/C, 4/C, le groupe d’ouvrages C et seraient aussi défendus par 1 section.

1 section de réserve serait répartie dans les abris de seconde ligne, ½ section au Nord du Collet, ½ section au Sud.

Enfin, 1 section de mitrailleuses flanquerait les ouvrages H, 1 section (au minimum) flanquerait les ouvrages C.

Les emplacements de ces mitrailleuses seraient à déterminer après entente entre le Commandant du Groupe de Combat et les officiers commandant les pelotons de mitrailleuses. Ces emplacements sont d’ailleurs nombreux.

Signé : Chevalier

SHD 24 N 1148

N°805/4

Avis du Commandant du Sous-Secteur

Le projet de réorganisation étudié d’ailleurs sur le terrain avec le Commandant du Groupe de Combat est logique.

Dans sa réalisation, il y aura à tenir compte du principe formulé par le Colonel et garder à la 1re ligne le caractère d’une parallèle de départ. Partout ailleurs, en avant des groupes d’ouvrages entre les ouvrages, entre la 1re ligne et la ligne de soutien, le terrain doit être couvert de fils de fer. Les boyaux d’accès seront aménagés avec créneaux de flanquement et postes de grenadiers pour la compagnie A. Jonction à établir entre 1/B et 2/B.

Le flanquement par mitrailleuses est déjà assuré par les remplacements actuels, vers 4/C – 1/B.

Il y aura lieu d’étudier vers 2/A (en arrière de la 1re ligne) un emplacement de mitrailleuses flanquant à petite distance le saillant de notre ligne à l’Ouest du Schratz. Ce saillant, appartenant au Groupe de Combat de droite, n’est flanqué à gauche que par les mitrailleuses du Lingekopf (vers 4/6), un peu loin.

Tous les emplacements de mitrailleuses devront être étudiés au-dessous de la 1re ligne, les blockhaus existant servant d’abris pour le personnel et le matériel en attendant la construction d’abris en main.

Le 1er février 1916

Signé : de Reyniès    

Projet approuvé ainsi que les additions et correctifs proposés par le Commandant de Reyniès.

Le Commandant de Reyniès est prié de faire refondre les trois projets particuliers du Commandant Touchon et du Capitaine Pizot et Chevalier en un seul projet général qui sera dirigé par le Commandant Touchon et présenté au nouveau Commandant du Secteur par le Commandant du Sous-Secteur Nord.

Signé : Brissaud » (SHD 24 N 1148)

En résumé, la visée principale de ce processus d’organisation défensive est de concilier une amélioration des capacités de résistance et une diminution des effectifs. Pour ce faire, il suffit de procéder à une transformation de structures existantes, de perfectionner les flanquements et combler les intervalles. Sans surprise, tout cela abonde dans le sens de ce qu’en a écrit le chef de bataillon de Seguin de Reyniès, dont l’auteur est un subordonné. L’ensemble est approuvé par le commandant de la 3e brigade de chasseurs, le général Georges Brissaud-Desmaillet, et l’affaire suit son cours.

Un mois plus tard, tout en gardant en point de mire une réduction des effectifs, le commandant de la 46e division, occupant alors le secteur, met en exergue d’autres problématiques :

VIIe Armée / 46e Division / Etat-major / 3e Bureau

9 mars 1916

Objet : répartition des forces de la 46e Division

Le Général Gratier, commandant la 46e Division

Au Général commandant la VIIe Armée

Ci-joint sur un calque au 1/50.000e le projet de répartition des éléments de la 46e Division sur le front qui lui est assigné.

Le front est divisé en deux secteurs comportant chacun, comme éléments d’occupation, une brigade de chasseurs et trois bataillons territoriaux.

Cette division en deux secteurs correspond à la fois aux effectifs des deux brigades et à la configuration du terrain :

– Au Secteur Nord, …

– Le Secteur Sud comprend la vallée de la Weiss dans son ensemble, le massif Linge-Schratzmännele-Barrenkopf, et son flanquement naturel : le Noirmont. […]

Lorsque le programme de réduction du Linge-Schratz aura reçu sa pleine application, deux nouvelles compagnies de chasseurs seront ramenées en arrière et placées, dans la région des Lacs, en réserve de division, cela permettra de répartir alors le bataillon réservé en deux éléments seulement, l’un vers Plainfaing, l’autre vers La Croix-aux-Mines. […]

En ce qui concerne le front Linge-Schratz-Barrenkopf, la proximité de l’ennemi, l’impossibilité de vivre à la surface et l’exiguïté des abris imposent aux occupants des fatigues considérables (on peut admettre qu’un mois est la durée maxima du séjour à imposer aux troupes sur ce point du front, sous peine de leur imposer des fatigues de nature à compromettre leur solidité). » (SHD 19 N 1290)

Le lendemain, il brosse un tableau encore plus éclairant, et extrêmement concret, de la situation :

VIIe Armée / 46e Division / Etat-major

Au Q.G., le 10 mars 1916

Le Général Gratier, commandant la 46e Division

A Monsieur le Général commandant la VIIe Armée

Ci-joint un deuxième projet de répartition des troupes de la 46e Division, établi conformément aux directives de la Note 3.312/3SOP du 10 courant.

N’ayant pas eu le temps matériel de faire les reconnaissances nécessaires, je me suis rendu auprès du Général commandant la 41ème Division et des Commandants des 2ème (Calvaire) et 3ème (Mulwenwald) Brigades de Chasseurs.

Le Général de la Touche et le Lieutenant-colonel Gamelin m’ont déclaré qu’il ne fallait pas songer pour le moment à faire la moindre réduction sur les troupes de 1ère ligne dans la portion de leur secteur dévolue à la 46ème Division ; le Colonel Brissaud m’a déclaré que, lorsque les travaux en cours seraient terminés, c’est-à-dire au plus tôt dans un mois, on pourrait retirer une compagnie du Linge, mais pas avant.  

J’ai donc établi mon 2ème projet ci-joint en retirant 2 compagnies de chasseurs que j’avais placées en soutien immédiat au Mulwenwald et en remplaçant par 2 compagnies territoriales les compagnies de chasseurs prévues, l’une au Barrenkopf, l’autre aux 3 Pitons.

Il en résultera que la 46ème Division sera étirée sur un front de 25 kilomètres avec personne derrière pour contre-attaquer du tac au tac ; elle sera par conséquent dans une situation excessivement critique, car quand les bataillons cantonnés dans la vallée arriveront à pied d’œuvre pour la contre-attaque, l’ennemi aura eu le temps de s’organiser et ce sera une attaque à monter de toutes pièces et à exécuter à longue échéance ; la formation en cordon se fera donc condamner une fois de plus.

D’autre part, il y a lieu de remarquer que les compagnies qui occupent actuellement le front sont des compagnies à effectif normal tandis que, d’après les renseignements que je me suis procurés, les compagnies des 7e et 47e bataillons mettront péniblement 110 (je n’ai pu vérifier ce chiffre) fusils en ligne.

La neige, puis le dégel, nécessiteront des travaux d’entretien pour lesquels les compagnies que j’avais placées en soutien immédiat me manqueront.

Celles qui seront dans les tranchées du Linge-Schratz-Barren ne pourront pas aller de temps en temps respirer à l’air libre ; enfin les travaux en cours subiront un ralentissement considérable, et cependant les réductions d’effectifs en 1ère ligne reposent essentiellement sur l’achèvement des travaux en cours.

La relève de l’infanterie coïncidant avec un remaniement de l’artillerie, nous allons traverser une période excessivement critique ; c’est une période à peu près analogue que les Allemands ont choisie, il y a exactement un an, pour nous rejeter sur Sulzern.

Dans ces conditions, je demande instamment l’autorisation de faire la relève d’après mon premier projet. Quand ma division sera en place, je ferai toutes les reconnaissances nécessaires en vue d’une réduction des effectifs de 1ère ligne, que je ne demande qu’à réaliser ; cette réduction entraînera des déplacements de PC, de lignes téléphoniques, peut-être des déplacements d’artillerie, qui ne peuvent être faits à la légère ; il me semble donc préférable de donner aux nouveaux occupants tout le temps voulu pour envisager sous toutes ses faces la situation qui leur sera faite, afin qu’une décision soit prise en toute connaissance de cause.

En dernier lieu, je demande que les avis qui m’ont été donnés par le Général de la Touche, par le Colonel Brissaud et par le Lieutenant-colonel Gamelin soient pris en considération.

En résumé, je ne demande qu’à réduire l’effectif en 1ère ligne, mais à la condition d’avoir le temps de bien étudier la question et de ne le faire qu’après la période très critique de la prochaine relève, c’est-à-dire à sérier les questions :

  1. faire la relève,
  2. réduire les effectifs de 1ère ligne.

Signé : Gratier » (SHD 19 N 1290)

SHD 12 N 1290

Le point du vue au 6e BCA

Quatre mois s’écoulent, et c’est à ce moment qu’entre dans la danse le chef de bataillon Jules Beauser, commandant le 6e BCA. Sollicité pour émettre un avis sur les lignes du Linge, il use d’une plume acérée, et nul n’échappe à la critique :

VIIe Armée / 63e Division / 8e brigade de chasseurs / 6e bataillon de chasseurs

Le 14 juillet 1916

Rapport au sujet d’un programme de travaux concernant la réorganisation des positions du Linge-Schratz

A. Dans le dossier reçu, je n’ai pas trouvé de programme établi par le Général de Pouydraguin.

Il y a un compte-rendu de visite d’abri, une note générale sur les organisations à entretenir, un projet d’organisation établi par le Commandant de Reyniès. Je pense que c’est de ce dernier qu’il est question.

B. Projet du Commandant de Reyniès.

Ce projet tend à une diminution d’effectifs. Cette diminution est réalisée sans que l’organisation actuelle corresponde au projet dont il est question. L’ossature de l’organisation proposée est la suivante :

  1. une ligne de petits blockhaus se flanquant.
  2. une ligne de doublement formant ligne principale de défense et départ des contre-attaques.
  3. en arrière, deuxième position ayant pour point d’appui l’Hörnleskopf.

Cette organisation, parfaite au point de vue théorique et correspondant parfaitement aux directives données par le G.Q.G., a le défaut de n’être pas appropriée au cas concret :

Le terrain entre notre première ligne et la première ligne boche a été tellement bouleversé par les bombardements successifs que la topographie en a été pour ainsi dire renversée, c’est une série d’entonnoirs se recoupant et masquant complètement les vues.

Le système de petits blockhaus se flanquant est inapplicable, les vues les plus étendues ne dépassant pas une vingtaine de mètres, la série de blockhaus se transformera d’elle-même en une ligne continue et exigera un nombre de défenseurs aussi grand qu’une ligne de tranchées, demandera un travail considérable et d’une exécution difficile.

L’organisation actuelle répond moins à la situation : une ligne de tranchées maçonnées bien appuyées les unes par les autres avec banquettes pour grenadiers, une ligne de soutien reliée à la première par de nombreux boyaux et séparée d’elle par un bon réseau, le tout précédé de nombreux postes d’écoute offrant déjà une certaine résistance ; en arrière, deux réduits.

Tout cela forme un ensemble résistant se liant bien au terrain et s’adaptant parfaitement au genre de combat imposé par la situation, c’est-à-dire le combat à la grenade.

Les points sur lesquels l’attention des commandants du C.R. Z 2 doit être attirée sont les suivants :

  1. Communications avec l’arrière :
  • Boyau 6.
  • Boyau 4.
  • Galerie Waren ?
  • Boyau partant du réduit de Z 4 se dirigeant sur le boqueteau au Nord de la ferme du Linge. Réussite très problématique. A essayer, ne serait-ce que comme dérivatif facilitant la remise en état des boyaux 4 et 6.
  1. Activer la ligne de doublement.
  2. Surveillance du vallon de Quimberg.
  3. Continuation des deux réduits.

Le C.R. Z 2 possède un nombre d’abris solides suffisants pour la garnison. Quelques-uns sont encore en construction, savoir 2 dans le P.A. Z 5 et 1 au Saillant Giraud.

Le Saillant Giraud est le point le plus mal partagé [sic], les abris y sont nombreux mais manquent de solidité. En plus de la sape en construction, il y aurait lieu d’en faire au moins une pour le groupe des agents de liaison et une pour les officiers dépendant du poste de commandement.

Le Chef de Bataillon,

Signé : Beauser 

Il ressort de ce constat sans concession qu’une réduction des effectifs ne peut avoir lieu, sans les mettre en péril, qu’en établissant des flanquements efficaces. En outre, l’abandon de la tranchée continue au profit de structures défensives échelonnées et séparées par des intervalles, ne paraît pas pouvoir être effectué en l’état. A l’exclusion des autres problématiques évoquées, pour le chef de bataillon Beauser, le compte n’y est pas. Et ainsi s’écoule 1916…

Deuxième partie : Quitter le Linge ? Laissons du temps au temps.

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