Dans la première partie de cet article, Éric Mansuy montrait que le Linge, loin d’être un secteur « calme », demeure après 1915 un front précaire où les Français doivent composer avec un terrain bouleversé et une position défavorable. Entre directives, rapports et projets parfois contradictoires, le commandement tente de réduire les effectifs exposés tout en maintenant une ligne défendable. De cette tension permanente naît le dilemme que décrit cette seconde partie : fallait‑il rester, reculer… ou s’entêter à tenir le Linge ?
Merci à Éric de nous entraîner au cœur de cette réflexion stratégique.
1917-1918 et l’occupation des lignes
1917 : une année de latence ?
Au Linge comme sur la majeure partie des autres « points de friction » des Hautes-Vosges, l’année 1917 se caractérise par un face-à-face ponctué de coups de mains et de bombardements, mais les regards sont à présent tournés vers une autre zone, à savoir le Sundgau, objet de toutes les inquiétudes car potentiel champ de bataille dans le cadre d’une tentative de percée allemande. Néanmoins, le Linge a conservé sa dangerosité, et tel est ce qu’indique le commandant de la division occupant le secteur au premier trimestre de cette année :
VIIe Armée / 161e Division / Etat-major / 3e Bureau
Q.G., le 23 mars 1917
Le Général Brécard, commandant la 161e Division d’Infanterie
A Monsieur le Général commandant la VIIe Armée (3e Bureau)
Le Linge est une région encore trop délicate et trop vaste (tant que la véritable ligne de résistance en construction à hauteur du Saillant Giraud n’est pas terminée) pour que les troupes territoriales puissent y être placées sans danger. » (SHD 19 N 1295)
En peu de mots, nous apprenons que la concrétisation de la « véritable ligne de résistance », évoquée depuis un an, reste en suspens. En sus, l’objectif de réduction des effectifs, corrélé à la réorganisation de la première ligne, est d’autant moins atteint faute d’avoir pu sécuriser les positions. Souvenons-nous qu’en janvier 1916, le chef de bataillon de Seguin de Reyniès évoquait la présence de « 4 ou 5 compagnies de chasseurs, disposant de 2 compagnies territoriales pour les transports de matériel et l’entretien des voies de communication.
A l’été 1917, le moins que l’on puisse dire est que ces effectifs n’ont pas diminué dans les prévisions énoncées :
VIIe Armée / 127e Division / Etat-major
15 juillet 1917
Situation du Secteur au point de vue occupation et relève
A la suite du passage du Sous-Secteur du Violu à la 166e DI, l’occupation du Secteur de Gérardmer a été établie d’après les bases suivantes :
- Réduire à 6 le nombre de bataillons territoriaux du Secteur, dont 1/3 au repos, soit 4 bataillons en ligne.
- Conserver 3 bataillons actifs en réserve d’Armée, l’un d’eux néanmoins étant au Camp Nicolas comme travailleurs et réserve éventuelle du Secteur de la Fecht.
Quant aux relèves, il y avait intérêt à les organiser de façon à ce que les Corps reviennent en principe dans le même Sous-Secteur. Je disposais en tout :
- Des 6 bataillons territoriaux précités, à 3 compagnies : 18
- De 7 bataillons actifs à 3 compagnies, soit 21
- De 2 bataillons de chasseurs à 5 compagnies, soit 10
- De 1 compagnie de skieurs : 1
= 50
Or, la tenue du Secteur exige en 1re ligne – et c’est un minimum qui n’est acceptable qu’avec des effectifs à peu près normaux – 31 compagnies, sans compter les réserves immédiates nécessaires, à savoir :
1 bataillon de réserve d’Armée au Camp Nicolas (Fecht) et 3 compagnies en arrière du Linge (en réserve immédiate), soit en tout : 37 compagnies dans les premières lignes (ou camps à proximité immédiate des 1re lignes).
Il resterait 13 compagnies pour les relèves. J’avais organisé ces relèves de la façon suivante :
[…]
– Secteur du Centre (Lacs) :
Quartier du Linge :
6 compagnies de chasseurs en 1re ligne, 4 en réserve immédiate.
Relève partielle aux soins du chef de bataillon entre les 6 compagnies de 1re ligne et les 4 de réserve immédiate.
20 jours en 1re ligne et 10 en réserve.
Le tout relevé au bout du mois par les 9 compagnies du 172e RI, réserve d’Armée (dont cependant 1 bataillon est déjà en réserve des 1res lignes (Camp Nicolas)). […]
Le Général commandant la 127e Division,
Signé : d’Anselme » (SHD 22 N 348)
Une remarque s’impose : si les effectifs de première ligne ne diminuent pas, il faut y ajouter le fait qu’il s’agit de compagnies de chasseurs, autrement dit de troupes aguerries : en l’occurrence le 29e BCP avec, au final, en-deçà des prévisions du 14 juillet, 4 compagnies en ligne et 1 compagnie en soutien. La situation demeure inchangée, avec des effectifs finalement constants et des positions maintenues en l’état. Et elles n’en sont pas pour autant moins dangereuses.
1918 : l’heure est grave
Que les pentes Ouest du Linge soient un lieu on ne peut plus inhospitalier pour leurs occupants, il n’y a là rien de neuf. Cependant, cet état de faits, qui semblait être entré dans les mœurs, attire l’attention, plus que cela n’a été le cas auparavant, à l’été 1918 :
VIIe Armée / Etat-major / 3e Bureau
Capitaine Le Brun
27 juillet 18
Note sur Le Linge
La situation de la position Linge – Schratz – Barren tend à devenir chaque jour plus précaire.
L’ennemi tient nettement le sommet – donc l’observatoire. Il ne paraît nullement chercher à en descendre, ce qui le mettrait en situation défavorable – mais en revanche vouloir en éliminer peu à peu nos éléments, qui sont sur les pentes Ouest.
Profitant de la supériorité que lui donne la possession de l’étage supérieur, il fait un écrasement systématique, avec de gros minens, de chacun de nos Groupes de Combat. Peu à peu ceux-ci ont reculé. Aujourd’hui, ils se trouvent presqu’au bas des pentes – et le bombardement systématique continue.
Le G.C.1 (voir carte) n’est presque plus occupable. Plus d’abri, et dans le roc qui se pulvérise il faudrait des compresseurs. Plus, à proprement parler, de boyau de liaison. On n’y accède plus que de nuit.
Le G.C.2 est pris à son tour à partie dans les mêmes conditions. La riposte est faite par notre artillerie, mais celle-ci tire en aveugle, n’ayant de nulle part vue sur les pentes allemandes de la position.
Dans ces conditions, la vie y est très dure, les effectifs y fondent. Sans opération aucune, le 7e Bataillon Indo-Chinois a perdu depuis sa mise en ligne récente, 7 tués et 25 blessés.
Il y a lieu de se demander si, dans ces conditions, l’évacuation pure et simple de la position ne doit pas être envisagée, les forces en ligne se reportant sur la position 3 Pitons – Hörnleskopf – Crête Rocheuse.
Avantages : tous.
a) Mettre fin à une situation de fin de combat, mangeuse d’effectifs, et par voie de conséquence ménager les divisions fatiguées qui nous viennent de la bataille ;
b) Occuper une position incomparablement plus forte que la position actuelle ;
c) Récupérer certaines disponibilités (au moins la valeur d’une compagnie).
Inconvénient : un seul.
Point du vue moral : abandonner une position si chèrement acquise.
Signé : Le Brun » (SHD 19 N 1338)
Alors qu’en cette année 1918, tout comme en 1917, l’action se déroule très majoritairement loin des Vosges, laisser des hommes sur ces pentes au regard des services qu’ils peuvent y rendre – si ce n’est pour y assurer l’occupation des tranchées – les expose en effet à recevoir des coups qu’ils ne peuvent rendre (ou si peu) et les condamner, potentiellement, à une mort ou une blessure dont l’utilité interroge. Aussi est-il des plus logiques d’en conclure, pour le capitaine Le Brun, qu’un retrait des lignes n’aurait que des avantages. Quant au « seul » inconvénient cité, celui de quitter « une position si chèrement acquise », encore ne pourrait-il être vécu de la sorte que par ceux qui ont consenti les sacrifices de 1915. Plus que sur le plan du moral, il en va plutôt de la morale : un terrain sur lequel sont tombés tant d’hommes peut-il être abandonné ? Les unités qui se succèdent dans le C.R. « Linge » à l’été 1918 ne sauraient être ni démoralisées, ni peinées de ne plus occuper les positions de l’été 1915 : à cette époque, le 7e bataillon de tirailleurs indochinois n’avait pas encore été formé, et le 137e régiment d’infanterie était bien loin des Hautes-Vosges.
Pour autant, si ces combattants n’ont cure de ce type de questionnement, il est tout à l’honneur du capitaine Le Brun de mettre ce point en lumière. S’il le fait, c’est certainement parce que cet officier connaît et reconnaît la valeur du sang versé. Ayant servi dans les rangs du 85e régiment d’infanterie avant d’intégrer l’état-major de la VIIe Armée, frappé d’une balle à la face, Amédée Maurice Louis Le Brun a été cité à l’ordre de l’Armée en des termes qui en disent long : « Officier de grande valeur. Le 25 février 1916, au cours d’un combat dans des circonstances particulièrement difficiles, a demandé et reçu le commandement d’un bataillon dont le chef venait d’être mis hors de combat. A été grièvement blessé un moment après en conduisant un assaut à la baïonnette. » Il était d’autant plus légitime que ce soit un homme tel que lui qui ait souligné cet élément, en vertu de son expérience des réalités du terrain dans toute leur crudité. Son interrogation était donc, aussi, d’autant plus louable qu’elle mettait en balance le possible retrait des lignes et la nécessité de préserver des vies avec l’obligation de continuer à faire front.

Tableau d’Honneur de l’Illustration
Les archives existantes ne portent ni le nom ni la fonction du signataire de chacune des deux suites données à la note du capitaine Le Brun (la première, comme le prouve cependant un document ultérieur, est signée par le général de Mitry), mais celles-ci ont cependant débouché sur des conclusions opposées :
28-7-18
Sans méconnaître la valeur des considérations exposées dans la note ci-contre, je n’estime pas opportun d’abandonner nos positions actuelles du Barren – Courtine – Schratzmännle – Collet du Linge – Linge.
Il faudrait se reporter sur notre base de départ du 20/7-1915 – c’est-à-dire sur le front Crête Rocheuse – Hörnles – Combekopf – Trois Pitons. Lâcher par suite une bande de terrain relativement importante.
Cet abandon a été envisagé dès la fin de nos opérations infructueuses, à la fin d’août 1915. Le commandement supérieur s’y est nettement opposé.
Y a-t-il lieu d’y revenir actuellement ? Je ne l’estime pas nécessaire.
On doit améliorer ce que nous avons. D’abord ne pas consentir au recul progressif de nos G.C. puis refaire des abris et les boyaux. Enfin avoir un barrage d’artillerie et de mitrailleuses sur les pentes Ouest du Linge analogue à celui qui a été présent et existe sur les pentes Ouest de l’HWK [Hartmannswillerkopf], entre le sommet et le Silberloch.
Il faut y mettre la main d’œuvre voulue.
Note en conséquence au 33e CA qui vous enverra le C.R. des mesures prises à cet effet.
Avis du 3e Bureau
C’est la même situation qu’à Sondernach mais sur un front incomparablement moins étendu. La décision à prendre rentre dans le cadre des instructions au Général commandant le G.A.E. Mais si nous n’avons au Linge aucune observation possible sur les organisations allemandes, si nous sommes là uniquement pour encaisser des coups sans en rendre, la baisse continue de nos effectifs autorise l’abandon de points aussi coûteux que le Linge.
Mention manuscrite au crayon à papier :
Ne pourrait-on au moins garder la crête Combekopf – Glasborn ? » (SHD ibid.)
En fin de compte, une réorganisation des positions est une fois de plus partie remise. Et si la 21e division d’infanterie, sur place jusqu’à la mi-août, n’en fait pas l’expérience, il en va de même pour les deux régiments américains (les 138th infantry et 51st infantry) qui y séjournent entre le 14 août et le 11 octobre. La division appelée ensuite à tenir le C.R. Linge, jusqu’à la cessation des combats, est la 162e, au sein de laquelle sont émises des propositions jusqu’à une date très avancée, comme nous allons le voir.
Réduire les effectifs, enfin ?
Peu après le départ des Américains de la Sixth Division, alors que cette zone vient de repasser sous contrôle exclusivement français, les questions déjà posées redeviennent d’actualité :
327e régiment d’infanterie / Sous-Secteur des Lacs
Le 27 octobre 1918
Nouvelle occupation proposée pour le C.R. Linge
Ci-joint le croquis de la nouvelle occupation proposée pour le Sous-Secteur des Lacs.
Cette occupation a pour base l’emploi de deux bataillons pour tenir en profondeur toute la position comprise entre la 1re ligne et la Ligne Bleue incluse. Le Sous-Secteur est divisé en 2 C.R. Dans chaque C.R. : 2 P.A. tenus par une compagnie. La compagnie de réserve de chaque C.R. étant chargée de la défense de la Ligne Bleue et de ses avancées.
1/3 des mitrailleuses de chaque bataillon se trouve sur la Ligne Bleue dont la défense est en outre étayée par une compagnie de mitrailleuses de position et par la C.M. [compagnie de mitrailleuses] du 3e bataillon du régiment.
Les modifications apportées dans le nouveau croquis réduisent à 2 P.A. le C.R. du Linge et font passer la 1re ligne de défense sur la crête des 3 Pitons – Poujol – Bertrand – Combekopf pour aller retrouver ensuite la Crête Rocheuse.
Les G.C. qui se trouvaient primitivement accrochés sur les pentes bouleversées du Linge, complètement en l’air, et dominés entièrement par les boches ne sont pas maintenus comme G.C. fixes et viennent contribuer à augmenter la défense de la crête ci-dessus, particulièrement en créant un nouveau G.C. entre Poujol et Combekopf à la tête du col.
La surveillance des anciens G.C. sera assurée par un G.C. mobile formant patrouille d’embuscade circulant dans ces anciens G.C. et dans les fermes de la vallée, et passant chaque nuit en embuscade dans un emplacement différent, en lançant des fusées pour tromper l’ennemi sur l’occupation.
Sur la Ligne Bleue, il y aura en permanence entre les 24 mitrailleuses en position, un certain nombre de postes de surveillance formant G.C. avec ces mitrailleuses et 5 sections à proximité, prêtes à occuper cette ligne au premier signal et à recueillir les éléments des compagnies de ligne qui ont pour mission de se replier (attaque généralisée).
Le Lieutenant-colonel See, commandant le Sous-Secteur.
Avis du commandant de l’infanterie divisionnaire
Les modifications proposées par le Commandant du Sous-Secteur des Lacs dans la tenue du dispositif de surveillance en avant de la parallèle principale rouge présentent beaucoup d’avantages pour la défense du C.R.
En outre des 4 G.C. de 10 hommes du Linge poussés trop en avant de la Ligne Rouge, elles permettraient de récupérer les 12 hommes du Génie qui gardent la galerie de Varennes.
Cette galerie commencée en juin 1916 a été créée pour assurer des communications à la garnison du Linge qui comprenait alors 5 compagnies actives et 2 compagnies territoriales. La position du Linge ayant été évacuée à une époque que je ne connais pas, il semble qu’on a laissé des groupes de combat uniquement pour garder la galerie.
La situation actuelle de nos effectifs fait du maintien de ces groupes de combat une lourde charge pour l’Infanterie et le Génie.
Je propose que la galerie de Varennes soit obstruée par des chevaux de frise dont le déplacement entraînerait la mise à feu du dispositif de mine.
On pourrait aussi évacuer la charge d’explosifs des dispositifs de mine et obstruer simplement la galerie.
P.C., le 29 octobre 1918
Le commandant de l’Infanterie de la 162e D.I. » (SHD 19 N 1287)
SHD 19 N 1338
Les choses semblent enfin prendre tournure et la pierre suivante apportée à l’édifice de la réduction d’effectifs l’est par un « revenant » sur le site, qui n’est autre qu’Adolphe Messimy :
162e Division / Etat-major / 3e Bureau / N°322-3/9
Urgent
Q.G., le 30 octobre 1918
Le Général Messimy, commandant la 162e Division d’Infanterie
A M. le Général commandant le 1er C.A.
Comme suite à ma lettre n°297-3/9 du 25 octobre 1918, j’ai l’honneur de vous transmettre, ci-joint, le travail fait, d’après mes instructions et mes directives, par le Colonel commandant l’I.D. 162, au sujet de l’évacuation des postes avancés du Linge et du Kiosque.
- En ce qui concerne le Linge, je vous prie de m’autoriser à faire immédiatement évacuer, pour les reporter sur la « Ligne Trois Pitons – Combekopf » les quelques hommes que la 162e D.I. a encore dans le Linge, qui y sont fort exposés, et qui ne servent exactement à rien.
- En ce qui concerne le Kiosque, […]
Je vous prie de bien vouloir approuver ces propositions.
Messimy
Avis du Général commandant le 1er C.A.
Comme le Général Messimy, j’estime qu’il y a avantage à reporter notre ligne de surveillance sur l’arête du Combekopf en organisant simplement dans les tranchées du Linge un service de patrouilles chargé de faire savoir à l’ennemi que ces tranchées sont toujours occupées. Nos G.C. seront moins exposés et la situation sera bien meilleure pour nous.
L’évacuation de la zone située à l’Est de la ligne 3 Pitons – Combekopf ne présente aucun inconvénient, pas même au point de vue moral car nous ne sommes plus, ni au Linge, ni au Barrenkopf. […]
Le Général commandant le 1er C.A.
Signé : Lacapelle » (SHD ibid.)
La Première Guerre mondiale a encore moins de deux semaines devant elle. Ironiquement, c’est à ce moment que s’accumulent les échanges visant à évacuer les lignes du Linge telles qu’elles ont existé jusqu’alors. Le général de Mitry, commandant la VIIe Armée, même en arguant de sa prudence, émet un avis favorable une semaine avant l’armistice :
Ne connaissant pas personnellement le terrain du Linge, je ne puis émettre un avis motivé sur la ligne à occuper en cas d’abandon des G.C. avancés.
La question avait été transmise au Général de Boissoudy fin juillet.
Je joins au dossier le rapport établi à cette époque par le capitaine Le Brun. A ce moment, on envisageait un repli plus éloigné et j’avais demandé à ce qu’on se maintienne sur la crête Glasborn – Combekopf.
Le Général de Boissoudy a estimé cette crête difficilement occupable, comme étant trop dominée par le Linge. C’est cependant sur cette crête que l’on propose actuellement de s’établir.
- Question du Linge
Mon avis est qu’il faut retirer les G.C. qui sont encore sur les pentes Ouest du Linge, et les reporter sur la ligne Trois-Pitons, Combekopf, Glasborn (tracé existant).
Il n’y a pas lieu de modifier la répartition actuelle des C.R. : il continuera donc à en exister trois.
L’entrée du tunnel ne sera pas détruite, mais simplement obstruée.
L’organisation nouvelle des mitrailleuses semble judicieuse.
Un officier du 3e Bureau se rendra sur le terrain pour se rendre compte des inconvénients que présenterait l’occupation projetée : j’arrêterai ensuite ma décision pour ce qui concerne le tracé de la ligne à occuper par les G.C. […]
Signé : de Mitry, 3-11-18 » (SHD 19 N 1338)
L’officier du 3e Bureau envoyé sur le terrain est, en quelque sorte, un « authentique soldat des Vosges » qui rédige sans doute l’une des dernières pièces concernant la réorganisation des lignes du Linge. Le commandant Witold Jules Alexandre Noinski connaît d’autant mieux la région qu’il y a fait toute la guerre : affecté à l’état-major du Groupement des Vosges fin août 1914, il est ensuite passé par le 34e Corps d’Armée, le Détachement d’Armée des Vosges, puis le 133e régiment d’infanterie. C’est alors qu’il servait dans ce régiment qu’il a été cité – après une première citation à l’ordre de l’Armée – en janvier 1916 :
Brillant officier supérieur, véritable conducteur d’hommes par ses qualités militaires, sa méthode, et de son cœur a su grouper toutes les énergies et obtenir de sa troupe, sans atteinte à son moral et à son entrain et avec des pertes insignifiantes, un gros travail de consolidation de la position de La Fontenelle, malgré sept semaines de mauvais temps persistant et de bombardements journaliers.
A l’issue de la mission qui lui a été confiée, il rédige un remarquable compte rendu, qui reste le plus détaillé qui soit sur ce point du front :
VIIe Armée / Etat-major / 3e Bureau
Le 6 novembre 1918
Compte-rendu de liaison (Commandant Noinski)
A. Mission
Reconnaître sur le terrain les inconvénients que pourrait offrir la réorganisation du C.R. Linge, proposée par le Général commandant la D.I. de Gérardmer (162e DI).
1. Résumé des propositions
a) Suppression des 5 G.C. accrochées aux pentes Ouest du Linge.
b) Retrait de ces G.C. (y compris les mitrailleuses) et leur établissement sur les lignes :
- Crête des 3 Pitons, Combekopf et Glasborn,
- Coude de la route du Bois des Allemands, Ouvrage Richard, Ouvrage Bertrand, Crête Rocheuse,
- Camp 5, Camp Morlière.
c) Resserrement du C.R. Linge par attribution au C.R. des Lacs du P.A. Lomberg (Sud de Sombrevoir).
d) Organisation du C.R. Linge en deux P.A. (P.A. Les 3 Pitons, P.A. Crête Rocheuse) (travail fait pour des compagnies à 4 sections, ancienne organisation).
Décisions prises, d’après la carte, par le Général commandant l’Armée
a) Approbation du retrait des 5 G.C. avancés et de la nouvelle répartition des mitrailleuses.
b) Approbation du choix des lignes successives visées à l’alinéa 1. b) ci-dessus.
c) Décision d’obstruer la galerie Varennes (tunnel du Linge) sans l’endommager.
d) Maintien de l’organisation du C.R. en 3 P.A. de compagnies accolées.
Il résulte de la liaison prise avec l’I.D./162 et le Commandant du C.R. du Linge, ainsi que de la reconnaissance faite sur le terrain avec le Commandant du C.R. dont il s’agit et des officiers d’état-major de la D.I. et de l’I.D. que :
a) Actuellement, est seul occupé à poste fixe par une ½ section le G.C. qui constitue sur les pentes Ouest du Linge la tête de pont du tunnel.
Les 4 autres G.C. sont parcourus de nuit par des patrouilles mobiles qui manifestent leur présence et simulent une occupation réelle.
Toutes mesures sont d’ailleurs arrêtées pour réoccuper définitivement les 4 G.C. susvisés, sur l’ordre du Commandement.
La Galerie Varennes, dont 1 G.C. du Génie garde l’entrée, est obstruée à son origine.
b)
1. Choix des lignes.
Le terrain montre que le choix des lignes successives est judicieux.
La crête maîtresse est bien jalonnée sur le terrain par les 3 Pitons, l’Hörnleskopf, la Crête Rocheuse.
L’Hörnleskopf est le sommet majeur.
Entre ce sommet et les sommets du Barrenkopf, Schratzmännle, le terrain a subi un affaissement sensible, qui marque le col d’où s’ouvrent vers le Nord le ravin qui vient aboutir aux Hautes-Huttes et vers le Sud celui de Büchteren.
Dans cette dépression, deux bosses rocheuses ont subsisté : celle de Combekopf et celle de Glasborn ; elles se rattachent par le seuil précité aux pentes Sud-est de l’Hörnleskopf.
Orientées parallèlement à la crête maîtresse les 3 Pitons – Crête Rocheuse, sensiblement moins développée que la Crête Rocheuse, la crête secondaire Combekopf – Glasborn doit rentrer dans l’occupation de la ligne principale de la première position de défense, car :
- elle interdit au Boche tout rassemblement dans la Place d’Armes que crée au Nord-ouest du Barrenkopf, le ravin Ferme de Glasborn et Ferme de Dickgrass.
- elle est sous les feux des G.C. en arrière (Position du 75 – Crête Rocheuse).
- elle permet l’établissement en caponnière de la mitrailleuse du point 44.24 qui flanque le ravin Est de la Crête Rocheuse.
2. Emplacement des G.C.
Le nombre des emplacements des G.C. organisés est de beaucoup supérieur à celui des G.C. (troupes) dont les effectifs des compagnies permettent actuellement l’emploi.
D’autre part, les consignes prescrivent les déplacements fréquents des G.C. Donc, sauf pour les emplacements de G.C. qui portent une dénomination sur le P.D. [Plan Directeur] (Ouvrage Bertrand, Position du 75, etc.), le croquis a reporté des G.C. de préférence là où il y a des abris, mais non pas à un emplacement fixé ne varietur.
Il en résulte que l’objection présentée au sujet du trou existant entre les G.C. des Pitons A et C – justifiée d’après la carte – n’est plus à faire en réalité.
3. Mitrailleuses.
Le 3e Bureau avait objecté que :
a) Le flanquement du ravin Sud-Nord, en direction des Basses-Huttes, semblait plus faible avec des mitrailleuses établies sur les emplacements actuels, que de l’emplacement abandonné au Saillant Giraud.
Il n’en est rien sur le terrain, car la totalité du flanquement dont il s’agit, assurée autrefois par une mitrailleuse, est répartie entre deux mitrailleuses :
- celle de l’Ouvrage Poujol.
- celle de la Position du 75.
b) Le flanquement du P.A. Lomberg devenait nul par la suppression de la mitrailleuse du G.C. de gauche du Piton C.
En réalité, cette mitrailleuse a été maintenue par renforcement du C.R. en mitrailleuses venues du C.I.D. [Centre d’Instruction Divisionnaire].
Une deuxième mitrailleuse de renforcement a été établie au G.C. de la section de réserve du Camp 5.
Enfin, le bataillon qui occupe le C.R. du Linge est renforcé de 6 mitraillettes boches, dont :
- 4 renforcent les mitrailleuses de 4 G.C. (1 du Piton C, G.C. Poujol, G.C. Bertrand, G.C. Position du 75).
- 2 en réserve de matériel au Camp Morlière, destinées éventuellement à la défense rapprochée du camp.
c) Organisation du C.R. en 2 ou 3 P.A. ?
a) Le Colonel commandant l’I.D./162 a présenté les objections suivantes, au retour de l’organisation du C.R. en 3 P.A. de compagnies accolées au lieu de 2 :
Si 3 sections (2 lorsque l’organisation de la compagnie à 3 sections sera réalisée (1)) sont en première ligne, la 4ème (ou la 3e section de la compagnie) établie sur la ligne bleue (P.R.) échappe au commandant de la compagnie.
[(1) A la 162e D.I., il est prescrit que la réorganisation de la compagnie ne se fera pour les régiments que dans la période de repos.]
b) On trouvera sur la P.R., 3 sections de 3 compagnies différentes : d’où commandement mal assuré.
Pour ces raisons et compte tenu de ce que l’accolement de 2 compagnies ne changera en rien la densité d’occupation de la 1ère position, le Colonel commandant l’I.D. (et présentement la D.I. (1)) demande le statu quo.
[(1) Le Général de D.I. est au cours de Vitry.]
Conclusions
a) La reconnaissance sur le terrain confirme que les dispositions concernant G.C. et mitrailleuses sont judicieuses et que la décision conforme du Général commandant l’Armée est à maintenir.
b) Les objections faites par le Colonel commandant l’I.D. à la reprise du dispositif à 3 compagnies accolées sur la 1ère position semblent devoir être retenues, étant donné la dislocation qu’il amènerait dans le commandement des sections, garnisons fixes de la P.R. ou troupes mobiles de la défense de la ligne principale de résistance.
Quoi qu’il en soit :
- Le commandant du C.R. prépare le dispositif à réaliser par les compagnies ramenées à 3 sections dans la double hypothèse de l’accolement de 2 ou 3 compagnies.
Ce travail sera remis, à la prochaine relève, au bataillon chargé de l’occupation du C.R. Linge.
- Le principe de l’évacuation des pentes du Linge étant admis, la lettre ci-jointe pourrait être adressée au G.A.E.
Questions accessoires à la mission
a) Le C.R. Linge est actuellement tenu par le bataillon de Chalendar (du 327eI.).
Etat sanitaire : bon.
Etat moral : excellent.
Consignes pour la circulation : très sévères pour les officiers et la troupe.
Besoins matériels : le bataillon est satisfait de ses approvisionnements, de ses ravitaillements et de son alimentation. Les distributions de boissons chaudes alcoolisées sont possibles, mais elles usent beaucoup de sucre et la ration actuelle en est un peu courte. Les hommes font grand cas des plats tout faits venant de la cuisine de secteur de Gérardmer.
b) La Division a vu la situation du foin s’améliorer grâce à un meilleur rendement de l’exploitation locale.
Elle connaît la circulaire du Général en Chef sur la nécessité de lutter jusqu’à la victoire complète ; cette circulaire a été commentée aux hommes avec quelques indications sur ce que sont l’armistice, les préliminaires de paix…
c) Vu :
Le Général commandant le 1er C.A. et son chef d’état-major
Le Colonel commandant l’I.D., commandant provisoirement la 162e D.I.
Le chef d’état-major de la D.I.
Le chef de bataillon, commandant le bataillon du C.R. du Linge
Signé : Noinski » (SHD ibid.)
Cinq jours plus tard, tout est terminé. Si plus personne n’est mort au Linge depuis des semaines, une guerre pernicieuse s’y déroulait encore. Le 30 octobre, les Allemands bombardaient entre autres l’Ambulance Alpine 303, au Camp Morlière. Le lendemain, l’un de ses brancardiers échappait de peu à la capture. Les bombardements se poursuivaient le 1er novembre, et le 7, l’Ambulance Alpine 303 recevait deux obus au cours d’une nouvelle salve.
Plus près des premières lignes, le 4, un fantassin du 327e régiment d’infanterie était blessé par balle ; le 5 novembre, un canonnier du 175e régiment d’artillerie de tranchée était blessé à la cuisse droite par des éclats d’obus au Combekopf. Ils étaient les derniers à être frappés dans une zone dont le commandement se demandait depuis plusieurs années si elle devait être abandonnée. Et le fait est : que valait la continuation d’une présence sur les pentes Ouest du Linge à l’aune des sacrifices qu’elle pouvait causer ? A y regarder de près, même si les combats de 1915 y ont été sans commune mesure, la lecture des diverses pièces d’archives présentées ci-dessus nous permet de découvrir une vie qui, pour le troupier, a dû y être bien pénible et bien périlleuse. Espérons que cette brève synthèse aura redonné ses lettres de noblesse au combattant du Linge de « la deuxième partie de guerre ».


