« Le personnel est vraiment surmené » ou les formations sanitaires à l’épreuve de l’offensive du Linge de 1915 (1/2): comprendre l’organisation sanitaire

Dans les récits du Linge, les blessés sont largement absents. On a souvent évoqué le « tombeau des chasseurs » et ses morts, mais rarement le sort des hommes frappés qui ont survécu. Derrière cette invisibilité, c’est le rôle essentiel du service de santé qui a finalement été peu étudié. Éric Mansuy, qui a notamment participé à l’ouvrage collectif Brancardiers, fait à nouveau honneur à ce blog en proposant une étude très approfondie de l’organisation sanitaire complète engagée entre juillet et octobre 1915 du côté français.

Cette première partie introductive aborde le contexte, les enjeux et l’organisation générale arrêtée avant l’offensive. La seconde partie suivra pas à pas les itinéraires d’évacuation — du Wettstein à Gérardmer, du Lac Noir à Bruyères — ainsi que les formations sanitaires qui les jalonnent, afin de restituer la réalité quotidienne d’un service « vraiment surmené » face à l’une des batailles les plus éprouvantes du front vosgien.

Cet article est dédié à Rémy Jaeglé, fondateur du musée de l’ambulance alpine de Mittlach.

Cet article est dédié à Rémy Jaeglé

Cinq années ont passé depuis l’offensive du Linge quand Jean Cordier publie, en 1920, La Guerre de 1914-1918 dans les montagnes de la Haute-Meurthe. Après s’être attelé à la présentation des combats du Violu et de la Tête des Faux, il consacre au Linge une synthèse de quelques paragraphes qui s’avère très révélatrice. Un bref aperçu topographique du champ de bataille, en préambule, est suivi de ces lignes : 

Notre Etat-major prévoit des difficultés. Le sol est raviné, par place il est couvert de rochers, à d’autres endroits ce sont des carrières, des éboulis de rochers qui rendent les attaques pénibles. Les communications avec l’arrière sont difficiles, il n’existe aucun village pour abriter les troupes, pas de routes abordables, mais seulement des sentiers muletiers très rapides. Les terrains du Combe sont faigneux, découverts et à la vue de l’ennemi. Les bois très épais empêchent de juger le résultat des tirs d’artillerie. On trace de longues routes en montagne, on creuse des tranchées, on perce des boyaux, on accumule les munitions, on élève des baraquements et des abris qui nécessitent de durs travaux sous le marmitage ennemi

Si rien ne manque en ce qui concerne les liaisons, l’organisation des éléments offensifs, le ravitaillement et l’hébergement, nulle allusion n’est faite au service de santé. Quelques lignes plus loin, Cordier cite un long passage extrait de la Gazette Vosgienne, qui rend hommage aux tués de la bataille. Nulle part n’apparaît le terme « blessés ». L’angle mort est au milieu du texte tel l’éléphant au milieu de la pièce : les tombes et leurs morts sont encore là alors que les blessés ont rapidement quitté les lieux et que d’eux, rien ne subsiste, pas même l’évocation.

Le sort de ces malheureux s’esquisse pourtant au détour de deux phrases de ce même extrait :

Ces bois ont entendu les cris douloureux de notre fière jeunesse, holocauste pour le salut de la France ; ils ont vu des souffrances sans nombre, des membres broyés, brisés, des corps sanglants. Là, tous ces beaux jeunes gens sont morts loin des leurs : sous le bruit des canons, on les a glissés de leurs lits d’agonie à cette dernière couche où ils ont enfin trouvé le grand repos.

Tout cela est bien tourné, mais l’efficacité lapidaire de la formule n’en masque pas moins une réalité différente, sur laquelle Cordier lui-même est passé bien vite : si des milliers d’hommes ont été frappés, ils sont une forte majorité à avoir échappé à la mort, et ils le doivent au dévouement des personnels du service de santé et au fonctionnement de ce dernier. Or, celui-ci n’a été que partiellement étudié, sans parler des zones d’ombre qui l’habitent encore. Et si l’attention s’est surtout portée sur les services de l’avant, et en particulier les ambulances alpines, d’autres échelons semblent avoir été plus ou moins relativement oubliés. Aussi n’est-il pas inutile de présenter l’organisation complète du service de santé durant les combats du Linge de 1915, afin de tenter d’en brosser, et espérons-le, d’en comprendre les divers aspects.

Il est exclu de définir ici les différents types de formations sanitaires ayant été engagées dans le traitement des blessés de la bataille du Linge. Les sources ne manquent pas, qui présentent et illustrent les rôles et missions des ambulances et ambulances alpines, ambulances chirurgicales automobiles et hôpitaux d’évacuation. Aussi est-ce pourquoi nous irons droit au but en nous concentrant sur lesdites formations dans le strict cadre local et chronologique de ces combats. Dans le même esprit, nous ne traiterons pas d’un sujet qui mérite une étude distincte et à part entière, en l’occurrence les missions et les activités des hommes des groupes de brancardiers des G.B.D. 129, G.B.D. 47 et G.B.C. 51.

L’organisation des services

En amont des offensives devant être menées par une division, son général émet des instructions et des ordres concernant les missions et l’emploi de l’infanterie, de l’artillerie, du génie et portant en outre sur le ravitaillement, les liaisons, les observatoires, etc. Pour ce qui tient aux évacuations, généralement mentionnées à la fin de ces documents, la formule rituelle est la suivante : « Les évacuations sont réglées par une instruction particulière ». Dans le cas de l’attaque du Linge, celle-ci est approuvée le 8 juillet 1915 par le général Charles Nollet, commandant la 129e division d’infanterie. Son contenu, que nous reproduisons ci-dessous, est on ne peut plus éclairant :

I. Médecin Divisionnaire

Le Médecin Divisionnaire dirigera l’ensemble du service. Il se tiendra au Poste de Commandement du Général de Division, où lui parviendront tous les comptes rendus. Le Médecin Chef des troupes de l’avant et le Médecin Chef du G.B.D. [Groupe de Brancardiers Divisionnaires] le tiendront au courant, en dehors des comptes rendus journaliers, de tous les événements importants du service.

II. Médecin Chef de Groupe des Brancardiers Divisionnaires

Le Médecin Chef du G.B.D. assurera le transport des blessés à l’Ouest du Col de Wettstein. Il exercera un contrôle mobile sur les routes d’évacuation, tout particulièrement sur la route Wettstein – Lac Noir, pour remédier à tout embouteillage. Il veillera au parfait fonctionnement des postes de recueil et de réconfort du Lac Noir et du Camp de Bollmessmiss, qu’il est chargé d’installer.

Le Médecin Chef du G.B.D. disposera pour le transport des blessés des moyens mis réglementairement à sa disposition et de ceux que lui fourniront les ambulances alpines. Il y aura, en tout, environ 50 brouettes-brancards.

III. Le Médecin-Major de 1ère Classe Capmas, Médecin Chef de l’Ambulance Alpine 1/75, remplira les fonctions de Médecin Chef des troupes de l’avant.

Son autorité s’exercera tout spécialement sur les postes de secours et sur l’Ambulance Alpine 1/75, installée au Col de Wettstein.

IV. Postes de secours

Nombre : huit baraques pour 25 blessés couchés ; huit abris blindés pour 12 blessés couchés.

But :

1° Panser les petits et les moyens blessés ; dans ces derniers figurent les fractures des membres sans gros délabrements.

2° Traiter sur place les intransportables (abdominaux, thoraciques, grands shockés, gros fracas des membres).

Personnel et matériel : ceux des corps de troupe renforcés par ceux de l’Ambulance Alpine 1/75.

V. Ambulance Alpine 1/75

a) But:

1° Destinée à fonctionner comme renfort des postes de secours.

2° Destinée à fonctionner comme centre chirurgical pour les gros blessés.

A l’ambulance seront pansés et opérés les grands blessés auxquels les postes de secours ne sauraient donner tous les soins désirables. C’est ainsi qu’à l’ambulance, on pratiquera les ligatures, les amputations urgentes, les grandes régularisations, les extractions de gros projectiles ; on y fera les grands pansements immobilisateurs.

Aussitôt qu’ils seront opérés, les grands blessés seront renvoyés aux postes de secours, en attendant leur évacuation.

b) Installation et personnel

Une salle d’opération sera installée entre les deux groupes de postes de secours ; une baraque, dont l’emplacement a été choisi, sera construite à cet effet.

Trois Médecins-Majors spécialisés et un Médecin Auxiliaire y assureront le service chirurgical.

VI. Classification des blessés

Les médecins des postes de secours et des ambulances classeront les blessés de la façon suivante :

Intransportables

Seront traités sur place dans les postes de secours.

Evacuables

a) à pied. Seront dirigés à pied sur la ligne d’évacuation Hautes-Huttes, Lac Noir, Lac Blanc.

b) assis. Seront dirigés par cacolets sur la même ligne.

c) couchés. Seront évacués en automobile par la Schlucht considérée comme ligne principale d’évacuation. Si la Schlucht est barrée, l’évacuation se fera en brouettes brancards, en litières ou à bras par la ligne d’évacuation sus-indiquée : Hautes-Huttes, Lac Blanc, Lac Noir [sic].

Les blessés couchés, qui ne pourront supporter un long transport, seront dirigés sur le relai d’ambulance de Pairis.

Les blessés très légèrement atteints et pouvant marcher seront maintenus à l’infirmerie du Lac Noir, dont le service sera assuré par l’Ambulance Alpine 2/65.

Chaque blessé sera muni d’une fiche indiquant la nature, le siège, la cause de la blessure et la destination du blessé. Cette fiche absolument obligatoire sera fixée à la boutonnière.

VII. Transport des blessés

Le transport des blessés, des tranchées aux postes de secours, sera assuré par les brancardiers régimentaires des troupes d’attaque.

Le transport des postes de secours à l’ambulance et vice versa, sera assuré par un groupe de 20 brancardiers divisionnaires. Ces derniers opèreront d’autre part le chargement des blessés sur les divers véhicules utilisés pour leur transport.

Si les brancardiers régimentaires deviennent insuffisants pour relever et transporter les blessés jusqu’aux postes de secours, le Médecin Chef des troupes d’attaque puisera dans le groupe de brancardiers divisionnaires tous les éléments de renfort qu’il jugera nécessaires.

VIII. Postes de recueil et de réconfort pour blessés

A l’entrée du Lac Noir sera installé un poste de recueil et de réconfort pour blessés, par les soins du Médecin Chef du G.B.D. Tous les blessés arrivant de Wettstein et destinés à être évacués seront reçus à ce poste de recueil ; leurs pansements seront consolidés s’il y a lieu, des boissons toniques, du bouillon, du pain et de la viande leur seront distribués.

A ce poste de recueil arriveront les voitures sur lesquelles prendront place les blessés assis ou couchés à destination du Rudlin.

Le relai d’ambulance du Lac Blanc fera également distribuer aux blessés des boissons toniques.

L’évacuation en automobile par la route de Sulzern ne pouvant se faire que de nuit, le Médecin Chef du G.B.D. installera un poste de recueil et de réconfort sur la route de Sulzern à la Schlucht, dans les parages du Camp de Bollmessmiss. Les automobiles sanitaires feront, pendant la nuit, la navette entre le Col de Wettstein et ce poste de recueil, d’où les blessés seront transportés à Gérardmer pendant la journée.

IX. Ambulance Alpine 2/65

L’Ambulance Alpine 2/65 s’installera au Lac Noir, tout en assurant le relai de Pairis. Elle se tiendra prête à se porter vers l’avant au premier signal. Pendant son séjour au Lac Noir, l’Ambulance Alpine 2/65 assurera le service de l’infirmerie du Lac Noir, qui doit recevoir les petits blessés

X. Ambulances divisionnaires

Les ambulances divisionnaires, ne pouvant être employées sur le front, serviront de réserve de personnel et au besoin de matériel. A cet effet :

L’Ambulance 2/71 viendra s’installer et fonctionner à Plainfaing à la place de l’Ambulance Alpine 1/75, doublant le personnel de réserve laissé par celle-ci à son lieu actuel de stationnement pour assurer la continuité des services.

L’Ambulance 4/66 viendra au Rudlin, à la place de l’Ambulance Alpine 2/65.

L’Ambulance 3/44 restera à Anould, où elle jouera éventuellement le rôle d’hôpital d’évacuation.

Il sera prélevé sur les ambulances divisionnaires un certain nombre de médecins et infirmiers dès que les ambulances feront mouvement :

1° comme renfort de l’Ambulance Alpine 1/75 à Wettstein :

Monsieur Damas, Médecin-Major de 2e classe à la 4/66.

Monsieur Dumoulin, Médecin-Major de 2e classe à la 3/44.

2° comme renfort aux postes de secours de Wettstein :

Monsieur Seyroux, Médecin Aide-Major à la 2/71.

Monsieur Eyssautier, Médecin Aide-Major à la 2/71.

Monsieur Chéron, Médecin Aide-Major à la 4/66.

Monsieur Dehan, Médecin Aide-Major à la 4/66.

3° pour l’infirmerie au Lac Noir (Ambulance Alpine 2/65) :

Monsieur Crespin, Médecin Aide-Major.

Monsieur Rabant, Médecin Aide-Major.

Les ambulances divisionnaires mettront chacune dix infirmiers à la disposition de l’Ambulance Alpine 1/75, installée au Col de Wettstein.

L’Ambulance Alpine 1/75 laissera un reliquat de personnel à Plainfaing pour assurer la continuité des services.

XI. Section Automobile Sanitaire

La section automobile sanitaire disposera de dix voitures au Collet de la Schlucht et de dix voitures au Rudlin.

Les premières transporteront, en principe, tous les blessés couchés évacuables, la nuit, du Camp de Wettstein au Camp de Bollmessmiss ; le jour, du Camp de Bollmessmiss à Gérardmer.

Les voitures stationnées au Rudlin monteront, si possible, jusqu’au Lac Blanc. Elles transporteront les blessés à Plainfaing, à Anould ou à Bruyères ; dans ces trois centres fonctionneront des formations d’évacuation.

Six motocyclettes (side-cars), dont dispose la section automobile, seront réunies au Col de Louchbach et serviront au transport chacune d’un blessé couché.

XII. Dans le Sous-Secteur Nord, Tête de Faux, Bonhomme, les conditions habituelles d’évacuation des blessés suffisent aux besoins sans secours nouveaux. Evacuation sur le relai d’ambulance du Lac Blanc, ou directement sur Plainfaing. » (Service Historique de la Défense [SHD] 24 N 2379

Quelques jours plus tard, le 12 juillet, ces directives sont synthétisées dans le Journal des Marches et Opérations (JMO) du service de santé de la VIIe Armée :

Les grands blessés recueillis dans la région de Wettstein seront évacués sur le secteur de la 47ème division par la route de Sulzern – Bolmesmiss – la Schlucht – le Collet, par les autos sanitaires qui pourront facilement circuler, la nuit, de Wettstein à Bolmesmiss et tout le jour entre Bolmesmiss et le Collet.

Les autres blessés transportables resteront dans le secteur de la 129ème et passeront par le Lac Noir, le Lac Blanc, Luspach, le Rudlin, pour aboutir aux formations arrières de la 129ème division et de l’HôE de Bruyères.

La route Lac Noir – le Rudlin sera en grande partie réservée aux autos sanitaires.

Du Rudlin, et éventuellement en cas de saturation de Bruyères, les blessés graves pourront être dérivés sur la 47ème également par la route du Valtin qui, actuellement, est bonne sur tout son parcours.

(SHD 26 N 47/2)

Service Historique de la Défense

L’organisation d’ensemble du service de santé au cours de l’offensive qui se profile est ainsi posée. Trois divisions sont concernées de manière plus ou moins importante par les évacuations à venir, à savoir, du Nord au Sud, la 41e, la 129e et la 47; les évacués partant du Wettstein doivent gagner une formation sanitaire par un « itinéraire Sud » ou un « itinéraire Nord ».

Prochaine partie : Au cœur de l’évacuation : itinéraires, postes et personnels face à l’épreuve du Linge.

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