La lecture et la transcription de diverses sources et archives du service de santé par Eric Mansuy pour ses deux précédents article sur « Le personnel est vraiment surmené » ou les formations sanitaires à l’épreuve de l’offensive du Linge de 1915, lui ont permis d’identifier des sujets et problématiques n’ayant pas forcément bénéficié d’une mise en lumière. Aussi est-ce pourquoi il nous propose en « bonus » d’en aborder dix, aux aspects fort différents mais qui en disent souvent long sur le traitement réservé au personnel sanitaire et aux moyens qui lui ont été fournis ou lui ont, hélas, fait défaut. En voici la liste :
1. Les infirmières du Linge – La présence exceptionnelle de deux infirmières, Tassin et Sagot, au plus près des combats, leur rôle, leur courage et leur reconnaissance tardive.
2. Le déplacement avorté de l’Ambulance Alpine 1/75 – Le projet de transfert du Wettstein vers Mulwenwald, jugé plus sûr, mais jamais réalisé faute de moyens et de priorités claires.
3. Le « troisième itinéraire » d’évacuation – L’idée d’un nouvel axe d’évacuation via le Daren See, étudiée puis construite en 1916, mais finalement très peu utilisée.
4. L’incident Gras–Blaise – Une altercation entre médecins à propos de blessés laissés sans abri pendant des heures, révélatrice des tensions internes.
5. L’affaire administrative Dauriac – Un imbroglio bureaucratique autour d’une mutation mal rédigée, qui perturbe le fonctionnement d’une ambulance pendant près d’un mois.
6. Les blessures à la tête et la question du casque – L’observation précoce de nombreuses plaies crâniennes et la demande insistante d’adopter le casque Adrian pour réduire ces blessures.
7. Le poste du Souche d’Anould – L’existence floue d’un échelon d’évacuation intermédiaire, mal documenté et mal organisé, malgré son rôle théorique important.
8. Les trains sanitaires – Les insuffisances des trains d’évacuation, mal adaptés aux flux de blessés selon les phases de l’offensive.
9. Les « liquides enflammés » – Une confusion initiale sur l’emploi de lance-flammes, finalement attribuée à des explosions de gargousses, avant leur usage réel en septembre.
10. L’utilisation chaotique de l’Auto-Chir 11 – Les contradictions administratives autour de l’Ambulance Chirurgicale Automobile 11, entre ordres divergents et absence de règlement clair.
Merci à Eric de continuer à nous proposer de nouveaux angles insolites de cette grande bataille du Linge.
1. Honneur aux dames : les infirmières du Linge
La présence de deux infirmières dans une ambulance alpine, à proximité des tranchées du Linge, durant l’offensive de 1915, n’est pas ignorée des connaisseurs de ce champ de bataille. Elles sont pourtant bien peu mentionnées dans les diverses sources généralement consultées.
A son arrivée au Linge, le médecin principal de 1re classe Antoine Guibal, directeur du service de santé de la 129e division d’infanterie (129e DI), décrit les lieux et le personnel présent :
La baraque qui sert de salle d’opération est à demi enterrée et protégée par un gros amas de pierres du côté exposé. Le personnel comprend un chirurgien, Damas ; un aide-major, Maupin ; un médecin chef, Capmas et une infirmière, Tassin.
(http://www.sevg.org/guibal.php)
L’un des très nombreux blessés passés par cette formation sanitaire, le capitaine Marcel Rime-Bruneau, du 22e bataillon de chasseurs alpins, cite ces deux infirmières le 21 juillet :
Nous arrivons enfin au Col du Wettstein et j’entre dans une des tentes de l’ambulance de campagne pleine à craquer. On m’installe sur un lit de camp. Deux femmes admirables s’affairent autour des blessés.
(in « Au Service de la France », Jérôme Do Bentzinger Editeur, 2005)
Ces « deux femmes admirables » sont nommées dans une livraison de « Lectures pour tous » en octobre 1915 :
Placée à 900 mètres des Allemands, l’ambulance alpine 1/75, de la 47e division, était admirablement placée pour secourir les blessés, mais elle était exposée à tous les bombardements. Les jours de combat, l’ambulance était placée sous une véritable voûte d’acier, le vacarme était infernal ; le sol tremblait en permanence sous la violence des explosions. Eh bien ! dans cette atmosphère épouvantable, l’ambulance respirait une admirable sérénité. Deux femmes, Mlles Tassin et Sagot, allaient et venaient au milieu des blessés, donnant par leur bonté et leur activité souriantes, l’impression de la sécurité complète.
Ces deux femmes, Cécile Sagot et Louise Angèle Clémence Léonide Eugénie Tassin, « infirmières diplômées de la Société de Secours aux Blessés Militaires », sont affectées à l’Ambulance Alpine 1/75 le 10 mai 1915. Le rédacteur du Journal des Marches et Opérations (JMO) du service de santé de la 129e DI les cite le 9 août :
Les deux dames de la Croix-Rouge qui se trouvaient à l’Ambulance 1/75 sont invitées à revenir à l’hôpital de Fraize où elles seront employées.
Entre le 10 mai et la fin de son séjour au Wettstein, le 7 septembre 1915, le JMO de l’Ambulance Alpine 1/75 ne mentionne pas une seule fois leur présence.
Unies dans l’épreuve comme dans la reconnaissance de leur engagement, elles sont conjointement citées à l’ordre de l’armée, le 10 septembre 1915 :
Mesdemoiselles Tassin Eugénie et Sagot Cécile, infirmières diplômées de la Société de Secours aux Blessés Militaires, attachées à l’Ambulance Alpine 1/75 : « Affectées à une ambulance du front qui était appelée à fonctionner dans des conditions particulièrement difficiles et périlleuses, et bien que prévenues des grands dangers qui les attendaient, ont tenu à suivre le sort de leur formation sanitaire ; ont fait l’admiration du personnel médical et des blessés par leur inlassable dévouement, leur remarquable sang-froid et la plus belle simplicité ; sont constamment restées à leur poste malgré les bombardements violents et répétés de la région où était installée l’ambulance ; ont été par leur calme extraordinaire aux heures critiques, d’un gros réconfort pour les blessés et d’une très salutaire influence sur le personnel infirmier et brancardier. »
En 1934, par un décret du 3 août de la Grande Chancellerie, c’est la Légion d’honneur qui récompense les mérites de ces deux femmes hors du commun. Un Bulletin de la Société de Secours aux Blessés Militaires des Armées de Terre et de Mer précise :
Il nous paraît intéressant d’ajouter que Mlle Tassin – qui est, elle aussi, titulaire de la Médaille Coloniale agrafe Maroc – fut appelée directement en 1915 à l’Ambulance Alpine 1/75 par son Médecin-Chef, comme Infirmière-Major de sa formation avec mission d’amener avec elle une compagne de son choix. Mlle Tassin choisit à cet effet son amie, Mlle Sagot. Dès lors, les deux Infirmières partagèrent la même vie et les mêmes dangers. Elles furent citées ensemble à l’Ordre de l’Armée le 10 septembre 1915 et décorées de la Croix de Guerre avec palme sur le front des troupes.
Cet entrefilet a l’avantage de rappeler, au détour d’une très brève incise, que ces deux infirmières étaient loin d’être des novices à l’été 1915. Elles sont en effet nommées dans une série d’articles en mai 1911, au moment de leur départ pour le Maroc, par exemple dans L’Union Libérale :
Sur les instructions de M. le ministre de la guerre, la Société de secours aux blessés militaires (Croix-Rouge française) fait partir une première équipe d’infirmières, qui sera mise à la disposition du directeur du service de santé de la division d’Oran pour être utilisée dans les formations sanitaires des confins algéro-marocains. Ces dames s’embarqueront mardi prochain 2 mai, à Marseille, sur un affrété de l’Etat. Elles seront accompagnées de M. de Valence, le secrétaire général de la société. Trois infirmières-majors, Mlles de Caters, Toutain et Fidière des Prinveaux et neuf infirmières, Mme Jacques Faure et Mlles de Noville, Tassin, Cérale, Oberkampf, Sagot, Gillon, Lepère, d’Hendecourt composent cette première équipe. Une seconde équipe semblable est prête, si besoin est, à suivre immédiatement la première.
Cette équipe sanitaire a posé pour une photo de groupe à son départ, et il est regrettable de ne pouvoir y identifier ces deux femmes. Toujours est-il qu’elles sont là, les « infirmières du Linge ».
L’Excelsior, 4 mai 1911
2. De Morlière à Mulwenwald… ou pas.
Le rédacteur du JMO de l’Ambulance Alpine 1/75 ne masque pas la dangerosité du site, à la date du 9 août 1915 :
Pendant cette période de cinq jours, l’intensité des combats, la violence des bombardements ont pris une importance encore plus grande – particulièrement dans la journée du 4 août. […]
En l’état, tous les effectifs passés en ces lieux ont plus d’une fois risqué leur vie. Ceux de l’Ambulance 4/66 y ont eu un tué et deux blessés en août ; peu après la fin de la période des plus violents combats, des infirmiers y sont encore touchés le 17 octobre.
Aussi n’est-il pas surprenant de voir se manifester la volonté, dès le 5 août, que l’Ambulance Alpine 1/75 quitte le Camp Morlière, au Wettstein, pour Mulwenwald. Le général Charles Nollet, commandant la 129e DI, adresse donc ce jour un ordre au directeur du service de santé de sa division, le médecin principal de 1re classe Antoine Guibal :
VIIe Armée / 129e Division / Etat-Major
P.C., le 5 août 1915, 20 h. 30
Ordre particulier pour M. le Médecin Divisionnaire
L’Ambulance 1/75 laissant un échelon à Wettstein viendra s’installer à Mulvenwald.
Le Médecin divisionnaire donnera ses ordres en conséquence.
Comme il est peu probable que pour le moment il soit possible de donner de la main d’œuvre pour l’installation à Mulvenwald, M. le Médecin divisionnaire aura recours aux ambulances du Lac Noir, du Rudlin et de Plainfaing.
Comme d’autre part, il y aura un trajet assez long à faire pour se rendre de l’ambulance de Mulvenwald à la route de la Schlucht que peuvent atteindre les automobiles, M. le Médecin divisionnaire fera des démarches auprès du Médecin-Chef de l’Armée afin que la deuxième fraction du Groupe de Brancardiers de Corps soit mise à sa disposition.
Enfin, les nombreuses évacuations de la Division se faisant en majeure partie par Anould, il y aurait lieu de demander que l’ambulance divisionnaire qui fonctionne en cet endroit soit relevée par une section d’hôpital d’évacuation du service de l’Armée. Ainsi la troisième ambulance divisionnaire serait disponible.
Le Général Nollet, commandant la 129e Division » (SHD 24 N 2380)
Le JMO du service de santé de la 129e DI relate ces mêmes événements :
Le Médecin Divisionnaire se rend avec le Médecin Principal Capus à Wettstein. Le service d’évacuation fonctionne convenablement, mais l’Ambulance 1/75 se trouve dans une position trop exposée ; il est urgent de la déplacer. Après une visite aux environs, on s’arrête à l’emplacement de Mulwenwald, les blessés pouvant y être amenés par le boyau. La situation sera la suivante : 1 médecin, M. Dumoulin, et quelques infirmiers resteront à Wettstein pour y recevoir les blessés dans des abris blindés. Le reste du personnel se transportera à Mulwenwald, et y construira des abris le plus rapidement possible. Les blessés recueillis à Wettstein et à Mulwenwald seront comme auparavant évacués soit sur la Schlucht pour les grands blessés – leur transport aura lieu la nuit – soit au Lac Noir pour les moyens et les petits blessés, soit de jour, soit de nuit.
Mais dans la soirée, la situation prend une tournure qui ne laisse rien augurer de bon, puisque ce n’est là que le signe avant-coureur d’un projet qui semble avoir avorté avant même d’être conçu :
A 20 heures, le Médecin Divisionnaire voit le chef d’état-major qui donne des ordres en conséquence. Le 2e groupe de brancardiers de corps est demandé au Médecin de l’Armée. Malheureusement, le commandement ne peut mettre à la disposition de l’Ambulance 1/75 le personnel nécessaire pour aider à la création d’abris blindés. Afin d’aider dans la mesure du possible à cette création, le Médecin Divisionnaire demande à l’Armée la libération de l’Ambulance 4/66 d’Anould par une formation de l’arrière. Son matériel restera sur place mais son personnel sera poussé à Wettstein.
Après que des ordres complémentaires ont été donnés le 6 août, le compte-rendu de la journée du 7 dit tout, en fait, de la raison pour laquelle ce projet ne verra pas le jour :
Le Médecin Divisionnaire se rend à Wettstein. Les travaux n’ont pas encore pu commencer à Mulwenwald en raison de l’urgence qu’il y a de créer tout d’abord des abris blindés à Wettstein. Afin d’aider dans la mesure du possible au fonctionnement de l’Ambulance 1/75, il est décidé que tout le personnel disponible de l’Ambulance 4/66 qui fonctionne à Anould comme H.O.E. sera envoyé à Wettstein et que le remplacement de cette ambulance par une ambulance d’armée sera demandé à l’arrière.
Malgré ces contraintes doublées d’injonctions contradictoires, la décision prise le 5 août reste inchangée le 9 :
Vu le Général commandant la 129e Division, qui invite le Médecin Divisionnaire à évacuer l’Ambulance 1/75 le plus tôt possible au Mulwenwald en raison de sa situation dangereuse. Des dispositions sont prises à ce sujet et il est convenu que les travaux commenceront à Mulwenwald le 11 août.
Pourtant, le 14,
au camp de Mulwenwald, les travaux n’avancent que lentement. Les 3 chambres ont acquis leur profondeur mais elles sont loin d’être couvertes, les brancardiers coupent seulement les arbres.
Le 16,
l’organisation de Mulwenwald avance lentement. La plateforme pour édifier la baraque est complètement terminée mais les abris ne sont pas encore à leur profondeur et ne sont pas couverts. Le camp devient cependant dangereux et hier 3 hommes, 1 du 272e [sic] et 2 du 116e territorial [sic] ont été tués, 20 ont été blessés. A Wettstein, l’abri blindé communiquant avec la salle des malades est complètement couvert.
Le surlendemain, 18 août,
de Gazon Martin, le Médecin Divisionnaire se rend à Mulwenwald. Les travaux avancent, bien que très lentement, les parois d’un abri sont garnies de planches ; il ne reste plus qu’à le couvrir.
Hélas, le 24 août, alors qu’une commission d’hygiène vient d’inspecter le secteur, sa conclusion tombe :
Observations faites à Wettstein : ambulance placée dans une situation beaucoup trop périlleuse ; multiplier les abris, développer Mulwenwald.
Près de trois semaines après la décision initiale de déplacement et de mise en sûreté de l’ambulance alpine, pratiquement rien n’a changé, et surtout pas au Wettstein, assurément : les blessés et le personnel soignant sont toujours à la merci des coups de l’artillerie ennemie.
La 129e DI quitte le Linge et la 47e DI lui succède. Le 20 septembre, le médecin divisionnaire de cette division passe au camp de Mulwenwald et note seulement :
Le Médecin Divisionnaire a vu le colonel commandant le camp et lui a fait part des résultats excellents et rapides obtenus par le médecin-chef de l’ambulance 1/65, Guérin-Valmale, dans la mission d’hygiène dont ce dernier a été chargé.
Pas un mot ne porte sur une éventuelle formation sanitaire sur le site : l’Ambulance Alpine 2/65 est à cette période… au Wettstein, comme celle qui l’a précédée sous les tirs.
Au final, tout semblait écrit dès le début juillet, au moment de l’arrivée d’un effectif de l’Ambulance Alpine 1/75, dont il est alors écrit dans le JMO du groupe de brancardiers de la 129e DI (GBD 129) :
Ce détachement part dans le secteur de Wettstein pour faire des abris.
Rappelons que la formule employée dans le JMO de cette formation sanitaire est alors bien plus abrupte, ces hommes
trouvant la montagne nue, ne présentant aucun vestige de baraquement utilisable. Tout est à faire.
Etrangement, quand le JMO du GBD 129 mentionne un détachement regroupant
1 médecin auxiliaire, 2 sergents, 4 caporaux, 50 brancardiers », le JMO de l’ambulance ne fait état que d’un détachement mené par « l’adjudant Bonnaud […] ; cinq hommes du train l’accompagnent.
Quel qu’ait été l’effectif engagé, il est surprenant de voir des brancardiers appelés à construire des abris. Dans le même temps, que faisait donc le génie de la 129e DI ? Son JMO nous informe que le 1er juillet,
la compagnie 27/3 bis, jusqu’alors rattachée à la 3e brigade de chasseurs, fait partie du génie de la division. Elle continue des abris blindés à Wettstein. […]
Mais très clairement, lesdits abris se révèlent ne pas avoir vocation à être occupés par le service de santé mais par le commandement. En dépit des instructions données les 5 et 6 août, les travaux poursuivis au Wettstein concernent un « abri de commandement » (le 9 août), un « abri pour l’état-major du Linge » (le 11 août), un « aménagement du Camp de Wetzstein » (le 20 août). Pendant ce temps, à Mulwenwald, chaque jour qui passe n’est marqué que par un lent avancement de travaux qui, au final, ne portent donc pas leurs fruits durant cette offensive afin d’y abriter une ambulance alpine. L’imposant boyau liant le col de Wettstein à Mulwenwald existe pourtant bel et bien. Et Mulwenwald pourrait ouvrir d’intéressantes perspectives…
Le boyau de liaison Wettstein – Mulwenwald est nettement visible sur la droite
(La Contemporaine)
3. Un nouvel itinéraire d’évacuation… ou pas.
Le JMO du service de santé de la 47e DI, deux semaines après le bombardement de la route de la Schlucht, contient un passage aussi passionnant qu’elliptique :
Dans l’hypothèse que la route soit de nouveau coupée par le bombardement, est-il possible de faire passer les autos par une autre voie que celle de la Schlucht ou du Lac Noir ? Telle est la question posée par le Chef d’Etat-Major. Le Médecin Divisionnaire accompagné du Médecin-Chef du G.B.D. 47 et de deux automobilistes de la S.S.A. 3 a été examiner de nouveau la route La Schlucht – Tanet – Lac de Daren – Kerbolz pour savoir si les autos pourraient, le cas échéant, passer de l’autre côté de la montagne par cette voie. Réponse : oui.
A cette période, et durant toute l’offensive du Linge (et ultérieurement, d’ailleurs), existent donc les deux itinéraires d’évacuation, que nous avons nommés « itinéraire Sud » (par la Schlucht) et « itinéraire Nord » (par le Lac Noir), dont nous avons traité ici.
Début mai 1916, ce troisième itinéraire demeure hypothétique, comme le prouve le contenu du JMO du génie de la 46e DI, qui a succédé à la 47e :
En cas d’attaque et d’affluence des blessés pour soulager d’autant le service d’évacuation par autos par le Col de la Schlucht les blessés légers susceptibles d’effectuer un parcours de 4 à 5 kilomètres, peuvent être évacués sur le Lac Noir d’où ils peuvent être transportés ensuite sur le Calvaire et le Rudlin : 2 routes peuvent être utilisées par les convois de blessés, soit par Mühlwenwald (Camp Bouquet), soit par le Camp Barberot. Il ne paraît pas possible d’utiliser pour l’évacuation la route du Collet du Noirmont, qui rejoint le Calvaire par la Cote 917, en raison de son exposition au feu de l’artillerie et des mitrailleuses ennemies. Il existe un projet de route carrossable entre Mühlwenwald et Gazon Martin en passant par le Daren See. L’existence de cette route présentera un très grand intérêt pour l’évacuation des blessés.
De toute évidence, même si cette description sommaire n’en fait pas état, la route passant par le Camp Bouquet (et donc Mulwenwald) doit mener vers la Schlucht (en traversant Eberwald), la route passant par le Camp Barberot doit mener vers le Lac Noir.
Notons au passage, ce qui est loin d’être anecdotique au regard des risques pris à cette occasion, que les évacuations effectuées par les autos sanitaires anglaises de la S.S.A. 3 entre Gérardmer et l’ambulance alpine, à l’automne 1915, empruntent encore la route montant de Soultzeren au Wettstein, et ne traversent pas Eberwald.
Le projet de liaison entre Eberwald et Mulwenwald, et entre Mulwenwald et l’accès au Camp Barberot, et leur concrétisation nous montrent à quel point il peut y avoir loin de la coupe aux lèvres. Il suffit ici de consulter le projet de l’époque et l’existence de ces voies, aujourd’hui, sur le terrain, pour comprendre à quel point la théorie diffère de la pratique :
Service Historique de la Défense, 24 N 2396
Géoportail
Les travaux devant permettre la création de ce « troisième itinéraire » débutent en avril 1916, et sont exécutés par un détachement de la 17e compagnie du 4e bataillon du 54e régiment d’infanterie territoriale (54e RIT). Ils se déroulent jusqu’à la fin du mois d’octobre 1916. Leur description, quoique brève à chacune de ses entrées, peut être suivie dans le JMO du 4e bataillon du 54e RIT :
1er au 8 avril. La moitié de la 17ème compagnie construit la route Darren – Eberwald dans un endroit couvert, mais assez exposé au tir de l’artillerie ennemie.
31 mai. La 17ème compagnie termine Stillenbach – Daren See.
5-6-7-8 juin. La 17ème compagnie ouvre la route Lac de Daren – Stillenbach.
10-11-12 août 16. La 17ème compagnie commence un travail très pénible pour la construction d’une route reliant le col de Daren au Lac Vert.
18-19 août 16. Le travail du collet de Daren au lac se continue sans être soupçonné par l’ennemi. Un camouflage sérieux protège les travailleurs.
25-26 août 16. Visite à la 17ème compagnie dont le travail Daren – col s’avance très rapidement. Une compagnie du 46ème territorial est adjointe pour activer.
7 septembre. Le capitaine Monnot et toute la 18ème compagnie vont cantonner au Lac de Daren pour exécuter les travaux de la route Stillenbach – Eberwald.
11-12-13-14-15-16-17 septembre 16. La 17ème compagnie est à la moitié du terrassement col Daren, Lac Vert. Le passage le plus dangereux est actuellement terminé. La 18ème compagnie s’avance à raison de 100 mètres par jour entre Murbachmatt et Mulmenwald, point terminus de la route.
18-19-20-21-22-23-24 septembre. La 17ème détache 40 hommes pour aider la 18ème au Lac de Daren.
25-26-27-28-29-30 septembre. La 18ème compagnie construit la route et arrive à proximité de Mulmenwald.
Jeudi 20.10. Achèvement de la route Daren See – Camp Bouquet.
Vendredi 21, samedi 22. La 17ème compagnie termine le gros de l’œuvre sur le nouveau lacet de route collet de Daren. Une roche de 6 mètres de largeur sur 30 mètres de longueur environ a pu être déplacée, concassée pour servir aux fondations de 1800 mètres de route. Travail considérable, très en vue de l’ennemi, que l’on a dissimulé par un camouflage.
Lundi 30.10, mardi 31.10.16. La 18ème compagnie termine la route Lac de Daren – Muhlmenwald. Elle répare un chemin muletier qui va du col de Daren à Daren See.
A la date du 25 août, comme cela est succinctement évoqué,
la 23e compagnie quitte Ferschmuss pour se rendre sur le Darensee où elle est affectée à la construction de la route de Daren,
comme l’indique le contenu du JMO du 5e bataillon du 46e RIT.
A la fin de l’année 1916, il est permis de se demander à quoi ont servi les efforts déployés durant sept mois par ces « pépères » de l’infanterie territoriale, car cet itinéraire n’apparaît pas dans les plans d’évacuation des divisions qui se succèdent sur le front du Linge. Tout comme une alternative d’évacuation a existé entre le Lac Noir et Plainfaing via le Col du Bonhomme et non plus via Le Rudlin, mais a sombré dans l’oubli, ce « troisième itinéraire » semble avoir été ouvert pour rien.
Il apparaît finalement sur une carte incluse dans le JMO du service de santé de la 21e DI à l’été 1918.
Service Historique de la Défense, 26 N 303
Il en va de même à la toute fin de la guerre, dans le JMO du service de santé de la 162e DI, ce qui nous permet de découvrir ce « trajet dur aux autos » (dixit la légende de cette carte) du Camp Bouquet jusqu’en surplomb du Daren See (ou Lac Vert, ou Lac de Soultzeren), bel et bien ouvert.
Service Historique de la Défense, 26 N 454
Le corolaire de ce sujet est la raison pour laquelle il s’agit d’accéder à Daren See. La réponse est la suivante : au Sud du lac aboutit un câble Ceretti partant du Valtin. De toute évidence, la voie d’accès de Mulwenwald à Daren See, ou de Gazon Martin à Daren See, était empruntée afin d’accéder au terminus du câble, et non à des fins d’évacuation.
Souhaité à l’été 1915, projeté au printemps 1916, créé durant les sept mois suivants, cet itinéraire d’évacuations reste relativement énigmatique, et il convient de s’interroger sur sa réelle utilité et son usage factuel. Il est plausible qu’il ait été épisodiquement emprunté par le side-car ou l’une des deux voitures Kellner du Wettstein, moins sujettes au caractère dégradé de cette voie.
Il n’en est pas moins, parmi d’autres, un exemple des difficultés auxquelles le service de santé a pu être confronté lorsqu’il s’est agi de plaider pour voir sa tâche facilitée et optimisée.
Hormis ces considérations très concrètes, concernant au premier chef l’organisation et le bon fonctionnement des évacuations, une série d’autres éléments, trouvés çà et là dans divers JMO, laissent songeurs et se passent de commentaires. Ils n’en sont pas moins, d’une manière ou d’une autre, une fois encore, révélateurs du traitement réservé au service de santé dans le cadre de notre étude à l’été 1915.
4. L’incident Gras – Blaise.
Le JMO de l’Ambulance 3/44 contient une synthèse intitulée « Fonctionnement de l’Ambulance 3/44 au Rudlin durant l’action de la 129e Division au Lingekopf et environs, 14 juillet – 25 août 1915 ». Une phrase pour le moins stupéfiante y figure :
Le temps écoulé entre la blessure et l’arrivée à l’ambulance est très variable, 10 heures à 4 jours.
A l’issue d’une inspection au Rudlin le 2 août, le médecin inspecteur de la VIIe Armée, Joseph Hassler, note dans le JMO de son service de santé :
Enquête au sujet d’une altercation entre les médecins-majors Gras et Blaise.
Le Médecin-Major Blaise a affirmé que plusieurs centaines de blessés pouvant marcher sont restés de 18 à 48 heures sans abri, sans être évacués.
Le Médecin-Major Gras nie le fait qui est affirmé par l’Aide-Major Maupin, beaucoup d’hommes ont passé la nuit dehors sans abri.
Monsieur Blaise a adressé un rapport au M.D. [Médecin Divisionnaire] de la 47e Division. Ce rapport envoyé à M. Capmas a été montré par lui à M. Gras qui s’est rendu aussitôt à l’Ambulance de M. Blaise et l’a invectivé violemment.
De l’enquête faite il résulte bien que 120 hommes sont restés dehors la nuit par une pluie battante. Le Médecin-Major Blaise a eu le très grand tort de ne pas prévenir le commandement et surtout d’avoir renvoyé [sic] un rapport sur ce fait.
Ce rapport n’était pas dirigé contre M. Gras.
Celui-ci, de son côté, a eu le tort de proférer des menaces très violentes envers son inférieur.
Sur les instances du M.D. qui s’attache à montrer à chacun des 2 Médecins en cause les conséquences de cet incident, M. Blaise retire son rapport et M. Gras regrette les paroles qu’il a prononcées.
5. Administration, quand tu nous tiens : le cas Dauriac.
La situation semble totalement ubuesque, pour ne pas dire insensée. Fort heureusement, ce qui s’est produit a eu lieu à la fin de l’offensive du Linge, au moment où le flux de blessés était sans commune mesure, voire tari, comparé à ce qu’il avait été entre juillet et septembre. Les faits sont relatés dans le JMO de l’Ambulance 12/7, installée à Fraize, et en disent long sur l’absurdité d’une administration tatillonne.
14 octobre. Arrivée à Fraize de M. le Médecin-Major de 2e classe de l’A.T. [Armée Territoriale] Dauriac, en vertu d’un ordre en date du 11 octobre de M. le Sous-Secrétaire d’Etat au Service de Santé d’après lequel M. le Médecin Aide-Major Rendu est remis à la disposition du Directeur du Service de Santé de la 21e Région et remplacé par M. le Médecin Aide-Major Dauriac.
L’ordre contenant une erreur, puisque M. le Médecin-Major Dauriac y est qualifié d’Aide-Major, il en est rendu compte immédiatement à M. le Médecin Divisionnaire qui télégraphie d’attendre de nouveaux ordres avant de mettre en route M. Rendu.
Le 27 octobre,
aucun ordre n’est encore arrivé concernant les mutations Dauriac – Rendu.
La fin de cette histoire a lieu le 12 novembre, jour où le
Médecin-Major de 2e classe Dauriac [est] nommé Médecin Chef de l’Ambulance 12/7.
Il aura donc fallu près d’un mois pour que les tracasseries paperassières trouvent leur terme. Il est heureux que les plus violents combats du Linge aient cessé à cette période.
Vu « d’en haut » et « de loin », le sort des blessés et l’obligation d’assurer l’efficacité du service de santé les prenant en charge, paraissent très secondaires. A ce titre, une autre mention faite dans le JMO de cette même Ambulance 12/7, le 24 août, en dit hélas beaucoup, là aussi :
Visite d’une commission de contrôle parlementaire composée de deux députés, MM. Doisy et Navarre, accompagnés de M. le Médecin Inspecteur Hassler. Ils n’entrent même pas dans nos salles de blessés.
6. Donnez les casques !
Assez étonnamment, alors que l’on pourrait s’attendre à en voir apparaître la mention en août 1915 seulement, il est fait mention des casques très peu de temps après le début de l’offensive du Linge. Ainsi est-ce dès le 25 juillet que figurent ces deux paragraphes dans le JMO du service de santé de la 47e DI :
Observation relative aux blessures de la tête. Au cours des derniers combats, le Médecin-Major de 2e classe Romieu, Médecin chef de service au 22e bataillon, a enregistré sur les 381 blessés reçus au poste de secours, une centaine de plaies de la tête et notamment du cuir chevelu. Il a noté que les ¾ de ces plaies auraient été évitées par le port du casque. Il est vrai que quelques-unes auraient été sans doute aggravées par le casque en raison de l’agent traumatique secondaire qu’aurait représenté le morceau de cette cuirasse projeté dans la cavité crânienne. Mais le chiffre des plaies aggravées ainsi aurait été minime en présence des plaies évitées, et un grand nombre d’hommes auraient été maintenus au combat.
En surplus, le fragment du béret projeté dans la substance cérébrale n’est pas sensiblement moins nocif en raison de sa crasse sceptique qu’un morceau de casque. Le casque des tranchées devrait, dans les circonstances actuelles des combats, en raison de l’élévation du nombre de blessures faites par l’artillerie, être adopté sans tarder.
De telles observations, faites sur le front même, font écho à celles émises le 22 juillet à l’arrière, sous la plume du docteur Jean Paviot, à la tête de l’Hôpital d’Evacuation (HôE) 2/14, à Bruyères :
Beaucoup de blessures de tête, sauf les grandes blessures restées dans les formations de devant nous ; il y a des plaies superficielles du cuir chevelu et superficielles du crâne ; j’arrête ces dernières soit à Bruyères, soit à Epinal pour ne pas encombrer Bruyères. Pourquoi pas de casque ?
Il émet d’autres intéressantes observations au cours des semaines suivantes :
10 août. C’est la continuation de l’action du Linge ; il y a une proportion des 4/5 de plaies de tête par éclats d’obus. Les « grands crânes » ne nous parviennent pas ; c’est de temps à autre une plaie avec enfoncement, mais qui paraît avoir échappé à l’avant. Le plus souvent, ce sont les « crânes légers », c’est-à-dire avec table interne démolie ; quand on sent l’os au stylet, dès le lendemain le blessé est envoyé à Epinal, en vue d’observation, pour ne pas encombrer le Mixte de Bruyères, dont la population hospitalisée monte cependant. Deux chirurgiens y sont envoyés en provenance de l’Ambulance Automobile Chirurgicale n°11, M. Hallopeau et M. Sourdat.
22 août. Nous voyons arriver les premiers casques de tranchée. A tort ou à raison, les hommes sont persuadés que les casques les protègent et de ce fait nous en voyons bossués, le vernis sauté au point frappé et qui n’ont pas de plaie.
Du 29 août au 5 septembre : diminution accentuée des blessés. La situation stagne au Linge, le chiffre des passages oscille de 27 à 64. Une ré-ascension isolée à 176 le 1er septembre. Dans cet intervalle, je pars observer un casque de tranchée, dont l’homme n’a rien eu, qui offre 2 impressions, sans perforation sur la moitié droite, et à la pointe du crânier une perforation transversale de 0,04 centimètres. Il n’est pas douteux que le crâne fut protégé.
En amont de Bruyères sur l’itinéraire des évacuations, à Anould, des remarques du même ordre sont faites au sein de l’Ambulance 2/74, le 24 août :
Visite de M. le Médecin Inspecteur, Chef du Service de Santé de la VIIe Armée. Pas d’observation. Les casques de tranchées doivent être arrêtés [sic] et les blessés porteurs de ce couvre-chef démunis [sic], retour à l’avant. Transmission de l’ordre à M. le Médecin-Chef des Etapes pour le généraliser dans les formations sanitaires.
Si tous les médecins-chefs de formations sanitaires n’ont pas abordé le sujet du casque dans leur JMO, celui – connexe – des blessures à la tête, l’a en revanche été, et il est des plus parlants. Voyons ce que nous pouvons y apprendre, au long de la chaîne des évacuations.
Au Wettstein, à l’Ambulance Alpine 2/65, les données du mois de septembre portant sur le siège des blessures en totalisent 608, réparties entre 135 blessures de la tête et du cou (soit 22,2%), 101 blessures du tronc (16,6%), 192 blessures des membres supérieurs (31,6%) et 180 blessures des membres inférieurs (29,6%). Si les blessures de la tête et du cou ne sont pas majoritaires, elles ont cependant causé le plus grand nombre de décès, c’est-à-dire sept sur 23 pour des « blessés de la tête par éclats », soit 30,4% ; dans le même temps mouraient de leurs blessures cinq « blessés du thorax par éclats » (21,75%), cinq « blessés de l’abdomen par éclats » (21,75%), cinq « blessés des membres inférieurs avec fracture » (21,75%) et un « blessé des membres supérieurs » (4,35%).
Au moment où l’Ambulance Alpine 2/65 stationne au Lac Noir, en juillet et août, ces données diffèrent grandement. Sur les 4.357 blessés passés par cette formation, les « blessés de la tête et du cou » (« parties molles » et « os et articulations ») se montaient à 1.207, soit 27,7% de l’ensemble ; les « blessés du tronc » (« parties molles », « os et poumons » et « bassin et abdomen ») étaient 525 (soit 12%), les « blessés des membres supérieurs », 1.449 (33,3%), et les « blessés des membres inférieurs », 1.176 (27%). Cette fois, les morts de leurs blessures étaient majoritairement des « blessés du thorax par éclats » (14 sur 22, soit 63,63%), suivis des « blessés de l’abdomen par éclats » (six sur 22, soit 27,27%) et des « blessés de la tête par éclats » (deux sur 22, soit 9,1%).
Au Rudlin, « l’hôpital chirurgical » a reçu, du 1er au 5 août, trois blessés de plaies pénétrantes du crâne avec fracture, deux blessés de fracture de la base du crâne dont un est décédé ; dans le même temps étaient traités cinq blessés du thorax, deux blessés des membres supérieurs, un blessé des membres inférieurs, un blessé atteint de contusions multiples. Les blessés de la tête étaient donc majoritaires dans ce très faible effectif, avec cinq blessés sur 14.
A Fraize, à l’Ambulance 12/7, le bilan établi le 31 juillet fait état de 140 blessés traités, parmi lesquels 19 ont succombé à leurs blessures. Sur ces 140 blessés, 42 étaient touchés à la tête – représentant 30% de l’ensemble – suivis de 36 blessés des membres inférieurs, 24 blessés des membres supérieurs et 14 atteints de blessures multiples. Les décès les plus nombreux concernaient les 36 blessés des membres inférieurs (sept décès sur 19, soit 36,9%) et les blessés atteints de blessures multiples (sept décès sur 19, 36,9%), alors que les blessures à la tête n’avaient causé que trois décès, soit 15,8%.
La situation est néanmoins inversée en août : si sur 124 blessés reçus, 37 l’étaient à la tête, soit près de 30%, comme lors du mois précédent, ils ont connu le plus grand nombre de décès, à savoir sept sur 22, soit près de 32%, plus du double du mois de juillet. L’impact sur les principales opérations pratiquées en août était visible : deux laparotomies pour péritonite, deux amputations de jambe, six trépanations.
Il en allait de même durant les mois de septembre et octobre. En septembre, sur 35 entrés, 11 étaient des blessés de la tête (31,4%), dont trois décédaient, valant ainsi pour 60% des morts de leurs blessures (deux autres décès seulement étant enregistrés, pour un blessé de l’abdomen et un traité pour blessures multiples) ; à nouveau, l’impact était prégnant sur les opérations effectuées, avec une amputation de jambe et quatre trépanations.
Enfin, en octobre, l’ambulance recevait 20 blessés, dont six de la tête et six des membres inférieurs ; cette fois, sur quatre décès, un seul concernait un blessé de la tête. Le nombre de trépanations n’était plus que de deux.
Le Miroir, 30 janvier 1916
7. Le Souche d’Anould : un échelon énigmatique.
Sur l’itinéraire des évacuations de Plainfaing et Fraize vers Bruyères se trouve Anould, et plus précisément un écart de cette commune, Le Souche. Le docteur Paviot, de l’HôE 2/14, à Bruyères, y fait référence dès le premier jour de l’offensive, le 20 juillet, dans son JMO :
Je vais donner quelques conseils pour l’installation d’un petit poste médical à la papeterie du Souche près Anould – en avant de Fraize – relai sur voie ferrée, qui doit servir aux évacuations de la 129e Division qui opèrera sur les positions du Lingekopf (Munster), et dont les blessés seront évacués par la ligne Lac Blanc, Lac Noir, Plainfaing, Fraize, Anould.
Le surlendemain, il en refait mention sous forme d’un questionnement on ne peut plus laconique :
Le poste d’Anould – Souche ne fonctionne pas. Pourquoi ?
Le contenu du JMO de l’Ambulance 2/71, stationnée alors à Plainfaing, nous apprend que la formation d’Anould a une fonction d’hôpital d’évacuation et doit recevoir des blessés légers ; celui de l’Ambulance 12/7, qui est à Fraize, porte à la date du 18 juillet que
les petits et moyens [blessés] et les évacuables sans danger seront directement conduits à la gare d’Anould où l’Ambulance 4/66 installe une section d’évacuation.
Mais le 21 juillet, à l’instar de ce qu’a signalé le docteur Paviot la veille, le rédacteur du JMO de l’Ambulance 12/7 écrit :
Ce jour, malgré les ordres correspondant aux dispositions de M. le Médecin Principal Odile et probablement à cause d’une installation non encore complète du poste d’évacuation d’Anould, nous eûmes à évacuer par le R.Q. (train de ravitaillement quotidien) une soixantaine de blessés […]
Dans l’instruction approuvée le 8 juillet par le général Charles Nollet, commandant la 129e DI, il est stipulé que
l’Ambulance 3/44 restera à Anould, où elle jouera éventuellement le rôle d’hôpital d’évacuation.
Le JMO de cette ambulance n’en porte pas la moindre trace.
En l’état, trois autres sources distinctes – un JMO d’HôE, deux JMO d’ambulances – concordent quant à l’existence à proximité d’Anould de cette structure. Et pourtant, le plus surprenant est sans doute ici : le JMO de l’Ambulance 4/66, censée être sur ce site postérieurement à l’Ambulance 3/44, contient une entrée non datée après le 15 juillet, et la suivante à la date du 1er août. Celle suivant le 15 juillet est intitulée
Fonctionnement du service chirurgical pendant les combats du Lingekopf – Schratzmännele et Barrenkopf ,
et elle est totalement vierge…
Seul le JMO du service de santé de la 129e DI est susceptible de nous éclairer quelque peu. Il y est écrit que le 14 juillet,
l’Ambulance 4/66 est installée à Anould, en réserve
et plus loin, que
l’Ambulance 4/66 s’organisera à Anould comme organe de triage et recueil de blessés.
Elle y est inspectée le 16 juillet par le médecin divisionnaire Alexandre Duco, commandant le service de santé de la 129e DI. Une nouvelle visite est rendue le 28 juillet à l’Ambulance 4/66 à Anould. Le 30, une mention est faite de l’existence à Anould d’un
poste de recueil et d’embarquement des petits blessés, Ambulance 4/66.
Le 8 août,
le Médecin Divisionnaire est avisé que l’Ambulance 2/74 sera envoyée de l’arrière pour remplacer la 4/66 d’Anould.
Si le JMO du service de santé de la 129e DI nous permet d’établir un chiffrage des blessés reçu par l’Ambulance 4/66, les détails de son activité quotidienne n’en restent pas moins nébuleux, hélas. Ce constat est d’autant plus regrettable au regard du rôle joué par un tel organe d’évacuation.
8. Les trains d’évacuation en question.
Si fin octobre 1915, le rédacteur du JMO de l’HôE 2/31 de Gérardmer met en exergue les carences de l’opérationnalité des trains sanitaires et les douleurs – voire les souffrances – endurées par leurs passagers, il est précédé dans le temps par le docteur Paviot, de l’HôE 2/14 de Bruyères, dont la plume est toujours acérée et efficace. Le couperet de son avis, d’une acuité qui se passe de commentaires, nous éclaire à plus d’un titre sur le sujet alors que l’offensive n’a pas encore duré deux semaines :
31 juillet. Calme brusque. D’ailleurs, je n’ai jamais eu de difficultés, grâces aux trains sanitaires largement octroyés par la D.E.S. [Direction des Etapes et Services].
Il faut observer que la composition de ces trains sanitaires semi-permanents de la VIIe Armée, bien composés pour les périodes de calme relatif (70 couchés, 205 assis), ne répondent pas aux besoins réels au moment des actions ; au début de celles-ci, il n’y a pas assez de places pour assis et à la fin, quand les grands blessés deviennent intransportables, il y a trop d’assis et trop peu de couchés, mais ils sont aisément remplacés au début des actions par la venue d’une somme de wagons de voyageurs ; c’est ce qui s’est passé le 23 juillet où un de ces trains supplémentaires de voyageurs nous a levé 337 blessés assis – journée à 613 passages – dont 217 arrivés le soir même de Fraize par RQ [Ravitaillement Quotidien]. »
9. Les liquides enflammés.
Le JMO de l’Ambulance 12/7 contient, à la date du 21 juillet, un passage particulièrement déroutant pour quiconque connaît l’historique des combats du Linge :
Ce jour, […], nous eûmes à évacuer par le R.Q. (train de ravitaillement quotidien) une soixantaine de blessés parmi lesquels 6 étaient atteints de brûlures multiples, victimes des procédés très modernes (jets de liquides enflammés) qui font honneur à la Kultur allemande.
Que des « liquides enflammés » aient été employés par les Allemands le 31 août, le 9 septembre et le 12 octobre 1915, ces faits sont connus. En revanche, nul n’a jamais fait état de l’emploi de lance-flammes dès le début de l’offensive, et il y a là une découverte majeure… ou pas. Car en cherchant à trouver confirmation du nombre de ces évacués parmi lesquels se trouvaient des brûlés, la réponse la plus plausible se niche sans doute dans les pages du JMO de l’Ambulance 2/71, à cette même date du 21 juillet : cette formation évacue 66 blessés sur Anould, dont 6 brûlés par « explosion de gargousses ». Les « liquides enflammés » ont donc fait long feu.
A contrario, les effets de cette arme terrible et de surprenants détails apparaissent à la lecture du JMO de l’HôE 2/14 de Bruyères, grâce au toujours très efficacement concis docteur Paviot :
A noter le 10 septembre une attaque allemande avec renfort de gaz asphyxiants et projection de liquides enflammés. Nous ne savons pas si, à l’avant, on a vu de plus graves conséquences, mais pour nous il nous est arrivé une dizaine de brûlés au 2e degré, sur lesquels 3 brûlures de cornée. D’ailleurs les hommes ont ordre, en voyant venir la fumée et les flammes, de sauter dans la tranchée en arrière, car la flamme n’a que 40 mètres, et là ils sont à l’abri. D’ailleurs, flamme paraissant peu chaude, plutôt fuligineuse, « sentant le pétrole et le goudron », disent les hommes. »
Là encore, comme pour d’autres, voilà un sujet qui mériterait une étude à part entière, laquelle reste à écrire.
10. Comment user d’une « auto-chir »… ou lui compliquer la vie ?
L’emploi de l’Ambulance Chirurgicale Automobile 11 à Fraize est un bel exemple d’imbroglio administratif que n’aurait pas renié Courteline dans l’univers de ses ronds-de-cuir. Jugez-en.
L’ACA 11 arrivée à Fraize le 27 juillet, entame son installation le lendemain.
Le 28 juillet, le rédacteur du JMO de l’Ambulance 12/7, également présente dans la commune, écrit que
le Médecin Inspecteur [Hassler] donne l’ordre à l’Ambulance 12/7 d’avoir à seconder cette formation et à en assurer le fonctionnement administratif […].
Le JMO de l’ACA 11 indique en outre que le
Médecin Inspecteur Hassler […] prescrit au Médecin-Chef de l’ambulance de Fraize de nous prendre sous ses ordres en tant que Médecin-Chef de la place de Fraize, de nous aider notamment du point de vue administratif et d’établir à l’entrée de Fraize un poste médical qui orientera les voitures de blessés venant du Rudlin vers leur destination : Anould (à 4 kilomètres) pour les blessés transportables, Fraize (A.C.A. ou ambulance hôpital) pour les intransportables.
Première dissonance : une formation comprend devoir
assurer le fonctionnement administratif
quand l’autre comprend devoir se faire
aider du point de vue administratif.
Le diable est déjà dans les détails.
Qui plus est, ce même 28 juillet,
le Médecin-Chef de la place de Fraize (Médecin-Chef de l’ambulance) nous donne l’ordre d’assurer ces services [de poste médical]. Il se met à notre disposition pour nous donner les indications sur les ressources du pays et nous aider mais refuse, vu l’éloignement de son ambulance et ses occupations, de prendre à sa charge l’administration de notre installation hospitalière.
Le 29 juillet,
M. le Médecin Principal Odile, Chef du Service de Santé des Etapes vient inspecter l’Ambulance Chirurgicale de M. Laroyenne, qui dépend de son service des Etapes.
En deux jours, trois autorités ont déjà montré beaucoup d’intérêt pour cette « auto-chir », que deux échelons viennent d’inspecter : un représentant de la VIIe Armée, un second, de la Direction des Etapes et Services, et un troisième, médecin-chef d’une ambulance attenante.
A partir du 29 juillet, l’ACA 11 hospitalise, opère et évacue les blessés qui lui parviennent ; elle prête aussi main forte à l’évacuation de blessés par les voitures que le médecin-chef de la place de Fraize emploie pour le transport des blessés de son ambulance ; enfin, elle fournit les médecins nécessaires à l’orientation des voitures venant du Rudlin.
Le 2 août, le médecin inspecteur de la VIIe Armée, Joseph Hassler, revient à Fraize et informe le médecin-chef de l’ACA 11
que les ordres ministériels sont formels au sujet de [son] fonctionnement et [qu’elle ne doit] pas hospitaliser de blessés » : « l’auto-chir » doit les opérer et « l’ambulance à laquelle [elle est] annexée doit se charger de leur hospitalisation.
Et le rédacteur du JMO d’ajouter :
Dans ce cas particulier, c’est l’Ambulance 12/7 qui doit être chargée de ce rôle, ainsi d’ailleurs que nous le leur avions dit à plusieurs reprises sans pouvoir faire accepter notre opinion.
Et le meilleur reste à venir :
Le Médecin Inspecteur nous apprend également qu’il existe un règlement concernant les A.C.A. dont on ne nous avait jamais parlé. Nous avions pourtant, à Paris, demandé s’il n’existait pas de document de ce genre. »
Le 4 août, coup de théâtre, c’est le médecin principal Odile, directeur du Service de Santé des Etapes, qui vient régler la question des rapports entre l’ACA 11 et l’Ambulance 12/7 : « il annonce l’envoi d’un ordre écrit qui arrive en effet le lendemain et qui prescrit au gestionnaire de l’Ambulance 12/7 de prendre à ses frais nos dépenses d’hospitalisation et de nous rembourser celles qui ont déjà été faites. »
Le 5 août, le règlement attendu, émanant du Grand Quartier Général, est découvert par l’ACA. Il porte sur la composition de son personnel et son matériel. Nouvelle surprise, comme l’annonce le rédacteur du JMO :
La description de matériel faite dans cette circulaire s’adresse aux ambulances type Gosset et non pas du type Marcille auquel nous appartenons. Quant au personnel, il n’est pas tout à fait conforme à celui que nous possédons, notamment pour les médecins. Il est prévu en effet, indépendamment du Médecin-Chef, 3 Médecins chirurgiens et 4 aides. Nous possédons en réalité 4 chirurgiens et 1 aide, ou si l’on veut 3 chirurgiens et 2 aides, en tout cas un déficit de 2 Médecins.
En dépit de ces éléments, les tracasseries administratives sont terminées pour cette formation. Il est heureux qu’elles n’aient eu aucune influence sur la réception, les soins et l’évacuation des blessés, mais elle en dit beaucoup sur la manière dont pouvait encore être géré et traité le service de santé un an après l’entrée en guerre.
Remorque et tente Marcille, vers 1916
(Musée du Service de Santé des Armées)











